| Publié le 30 janvier 2019

« À cause de nos émotions, nous ne faisons pas toujours le meilleur choix »

« À cause de nos émotions, nous ne faisons pas toujours le meilleur choix »

9 min de lecture Dans son dernier livre, Peter Singer expose les raisons pour lesquelles nous devons changer notre façon de faire des dons. Et nous appelle à considérer et à choisir – souvent à l’inverse de notre élan premier – ce qui sera le plus efficace et le plus utile au plus grand nombre.

Comment définissez-vous l’altruisme efficace ?

C’est l’idée selon laquelle, durant votre vie, vous avez la possibilité d’œuvrer pour rendre le monde meilleur en utilisant les ressources à votre disposition de la manière la plus efficace possible. Cela signifie simplement chercher à avoir le plus grand impact positif possible en employant au mieux votre temps,
vos compétences, votre argent et votre énergie.

Y aurait-il donc un altruisme inefficace ?

Exactement. Malheureusement, la grande majorité des actes altruistes le sont. Et cela parce que la plupart des dons sont faits sous le coup de l’émotion. Ce qu’il nous faut trouver, c’est un équilibre entre le cœur et la tête. Dans mon livre, je cite une association récolte de l’argent au profit d’un enfant malade pour lui offrir la journée de ses rêves. En moyenne, cela coûte 7500 dollars par enfant. Il est vrai que c’est une belle cause, mais cet argent aurait pu servir, ailleurs, à sauver la vie de deux enfants, voire de trois, ce qui serait bien plus efficace. Or, on ne fait pas toujours ce choix, pourtant logique, à cause de nos émotions.
C’est en effet tentant de se dire : « Cet enfant, je peux l’identifier. Je le vois, je connais son prénom, son visage… » – c’est très fort émotionnellement. Si vous récoltez cette somme de 7500 dollars, vous avez les moyens de fournir des moustiquaires à des familles touchées par la malaria et sauver la vie de trois enfants.
En revanche, je ne pourrais pas vous dire lesquels, car le but n’est pas de les connaître mais que l’argent et le matériel leur soient bien remis. C’est donc moins fort émotionnellement parlant. À cause de cela, beaucoup d’argent est utilisé de manière très inefficace.

Mais n’est-ce pas difficile pour les donateurs de mettre leurs émotions de côté ?

Quand on y réfléchit, c’est évident de vouloir donner à l’organisation qui sera la plus efficace. Et c’est un motif de satisfaction de nous dire que notre argent sera bien utilisé. Mais pour cela, il faut prendre le temps de nous renseigner. La plupart des donateurs ne le font pas. Pour moi, il s’agit de la même démarche que celle que l’on fait avant d’acheter un ordinateur : je compare pour déterminer ce qui me servira de la meilleure manière, et ensuite j’achète. On devrait agir de même avant de donner, pour le faire efficacement.

Existerait-il de mauvaises raisons de donner ? Dans votre livre, vous écrivez que si l’on donne à une association qui lutte contre le cancer du sein parce que notre femme en est décédée, notre motivation n’est pas la bonne. Pourquoi ?

Eh bien parce que ce n’est pas ce que vous pourriez faire de mieux ! Le don que vous avez les moyens de faire pour cette cause va se noyer dans la masse. Or, une somme identique peut être employée plus efficacement, par exemple en faveur des femmes qui subissent une complication après leur accouchement, comme une fistule. Avec 450 dollars, vous permettez à une femme de retrouver une vie normale et de ne pas être mise à l’écart par la société pour le reste de sa vie. Je pense que ma femme, qui, je l’espère, n’aura jamais de cancer du sein, aimerait mieux que mon argent aide celles qui en ont vraiment besoin plutôt que de l’investir dans la recherche qui a déjà énormément d’argent et pour qui vos quelques dollars ne changeront rien. Notre élan de donner pour lutter contre une affection dont un proche a souffert n’est donc pas nécessairement la meilleure chose à faire.

Vaut-il mieux donner de l’argent ou donner de son temps en síengageant dans une mission humanitaire ?

Dans la plupart des cas, il vaut mieux selon moi donner de l’argent. À part si vous possédez des compétences vraiment particulières : vous pouvez alors par exemple aider une association à se construire, en donnant votre temps, si vous êtes avocat ou comptable. Mais si vous n’avez pas de compétence spécifique, le volontariat n’est pas la meilleure des idées. Vous allez prendre de votre temps de travail, donc réduire votre salaire, pour aider une association à faire ce que n’importe qui d’autre pourrait faire. Je pense que si vous êtes prêt à gagner moins en travaillant moins pour donner du temps, il vaut mieux donner à l’association en question ce que vous auriez perdu en réduisant vos heures. Ainsi, l’association aura les moyens de recruter une personne avec des compétences vraiment particulières dont elle a effectivement besoin. Si vous souhaitez être dans le feu de l’action, découvrir comment l’association s’organise, vous pouvez faire du volontariat. Mais si vous le faites en pensant que c’est moralement meilleur que de leur donner de l’argent, c’est une opinion que je ne partage pas.

Quelle est la frontière entre le sacrifice et l’altruisme ? Vous citez l’exemple d’un homme qui a abandonné l’idée de faire une thèse pour travailler dans la finance avec l’objectif de gagner plus pour donner plus. Ne risque-t-il pas de le regretter ?

Bien sûr, il y a forcément un risque. Mais je pense qu’il faut essayer, explorer ce que l’on peut faire avec ce choix : plutôt que de faire une thèse sur la Chanson de Roland, travailler dans la finance pendant deux ou trois ans en gardant un plan de secours et observer comment on supporte ce choix. Cet homme dont vous parlez se nomme Matt Wage. La dernière fois que nous avons discuté, il me disait apprécier sa vie à Hong Kong, que son travail lui plaisait et qu’il était content de pouvoir donner plus d’argent que s’il s’était effectivement lancé dans une thèse. Mais je connais aussi l’exemple de quelqu’un parti travailler dans la finance à Londres qui en a été malheureux et qui est retourné à l’université reprendre son doctorat. Pendant quelques années, il a été en mesure de donner plus, cela a donc servi à quelque chose.

L’être humain est-il naturellement altruiste ? Le fait de rationaliser autant ce sentiment ne l’altère-t-il pas ?

L’être humain a naturellement tendance à être altruiste. Mais dans notre monde actuel, cette donnée ne suffit pas. Il faut inclure notre tête, le raisonnement dans l’équation. Quand je dis inclure la tête et rationaliser les dons, je ne veux pas dire oublier toute implication émotionnelle. Je suis à la recherche d’un équilibre de l’altruisme qui viendrait du cœur puis qui serait repris par la tête se disant : « Hé ! Attends une minute, est-ce vraiment la meilleure chose que tu pourrais faire ?
Il est sûrement possible de faire encore mieux !
 » Et pour répondre à la seconde partie de votre question, je suppose que cela dépend des gens. Pour les personnes de l’association GiveWell par exemple, dont je parle également dans le livre, l’émotion est très certainement présente dans leur travail. Elles sont émotionnellement impliquées car elles sont conscientes que leur travail aura un énorme impact. Et lorsque je donne, je suis heureux de savoir que je vais pouvoir aider certaines personnes. Je ne pense pas que mettre une partie de réflexion dans l’altruisme annihile ce sentiment. //

 

Peter Singer : Considéré comme l’un des philosophes contemporains les plus influents, Peter Singer enseigne en Australie et aux États-Unis, où il est titulaire de la chaire d’éthique de l’université de Princeton. Défenseur de la cause animale depuis les années 1970, il est également très présent dans la réflexion sur la bioéthique et la pauvreté dans le monde.

© Alletta Vaandering

Propos recueillis par Florine Cauchie

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