| Publié le 27 juillet 2018

Petit, et déjà une tablette en main !

Petit, et déjà une tablette en main !

8 min de lecture Cette génération est incroyable ! Dès le plus jeune âge, les enfants semblent avoir l’informatique dans les gènes ! Les parents, éblouis par la dextérité de leur rejeton, lui téléchargent des applis éducatives. Avec sa tablette, il est calme, il apprend, tout le monde est content… Et si cette tranquillité était illusion ?

Smartphone, tablette, ordinateur, console, téléviseur, ces objets nous sont devenus si familiers, si intégrés à notre quotidien qu’il nous semble tout naturel d’en faire profiter nos petits. Pour aider son bébé à se tenir tranquille, sa maman lui montre un jeu sur son smartphone. Bientôt elle lui achètera sa propre tablette. Si un parent hésite, jugeant son enfant trop jeune pour un objet digital, le vendeur le rassure : les logiciels éducatifs sont spécifiquement développés pour son âge, ça va lui apprendre à lire, à compter, une langue étrangère… Quel parent ne voudrait pas offrir à son enfant toutes ses chances ? Convaincus qu’un apprentissage précoce fera la différence et lui permettra d’évoluer avec aisance dans le monde numérique, les parents s’ébaubissent devant la façon dont leur enfant manie son écran et rapidement récite (mécaniquement) les chiffres ou les couleurs. Aujourd’hui, 48 % des moins de 3 ans utilisent régulièrement un écran interactif.

Parallèlement, les parents se désolent du manque de coopération de leurs gamins et des crises de rage à la moindre contrariété. Les enseignants se plaignent du peu de concentration et d’attention dont sont capables les élèves d’aujourd’hui. On nous serine que la raison en serait un défaut d’autorité… Les diagnostics d’hyperactivité et de troubles de l’attention augmentent, ainsi que les troubles anxieux. Les médecins constatent aussi l’augmentation de la myopie, des problèmes de convergence oculaire, de l’hypersensibilité, de défaut d’équilibre, la fragilisation des os et l’amoindrissement des capacités cardiaques. Un problème d’autorité, vraiment ?

La pédopsychiatre américaine Victoria L. Dunckley dénonce l’usage précoce des écrans et introduit le concept d’Electronic Screen Syndrome, ou syndrome de l’écran électronique (SEE). Les études ne font que commencer, mais elles montrent déjà que l’utilisation des écrans par les petits altère profondément leur développement cérébral. Loin d’améliorer les performances scolaires, les écrans ont tendance à faire baisser le QI. Dans la période critique de 0 à 3 ans, l’enfant a besoin d’explorer son environnement, de se tourner, d’attraper, de toucher, de ramper, de marcher à quatre pattes,
de goûter, de sourire… Chaque interaction avec l’environnement dessine des connexions neuronales. Quand on joue sur une tablette, on ne développe pas la coordination, le tonus postural, l’équilibre, la motricité fine, la musculation globale, qu’on déploie quand on joue librement. Grimper à un arbre, courir, sauter, se suspendre… permet aussi l’adaptation oculomotrice, l’intégration sensorielle et la disparition des réflexes dits archaïques au profit des réflexes posturaux. Bouger est nécessaire à la construction du cerveau. Sans compter que le temps passé devant un écran perturbe l’horloge interne et le sommeil profond, ce qui augmente d’autant les problèmes de comportement, d’humeur et de concentration.

Les jeux violents ne sont pas les seules problématiques. Le bombardement permanent de lumières vives et de stimuli sonores, la rapidité des images surchargent les neurones et modifient les niveaux d’adrénaline, de sérotonine, de mélatonine, de dopamine. Quand un enfant interagit avec un écran, nous le voyons tranquille… En réalité, même de courts temps de jeux vidéo stimulent la réponse biologique de stress. Le sang afflue dans les zones primitives du cerveau, le lobe frontal est désactivé… Suivre des consignes, maîtriser ses émotions, se montrer créatif, attentif, tolérer la frustration et diriger son comportement devient compliqué !
De plus, quand un enfant manie davantage une tablette qu’il n’interagit avec des humains, il n’apprend pas à lire les expressions faciales et à décoder les informations non verbales si importantes pour comprendre autrui. Et la vie virtuelle est si facile ! Quand glisser un doigt sur un dessin suffit à changer immédiatement la couleur, comment supporter que le réel tarde tant à répondre ?

On a cru et dit aux parents que les écrans passifs (télévision, DVD) étaient plus nocifs que les écrans actifs (DS, ordinateur, wii, tablette tactile…), mais les expériences scientifiques montrent le contraire, ne serait-ce que parce qu’ils sont plus addictifs. « Bravo ! Essaie encore ! » ; les récompenses et encouragements stimulent des pics de sécrétion de dopamine, le neuromédiateur du plaisir. Les écrans sont séduisants, ils occupent les enfants, mais eux comme nous risquent d’en payer les frais…

CE QUE VIT L’ENFANT

J’adore jouer avec ma tablette. Je me sens bien et, regarde comme je suis fort, il suffit que je touche du doigt et ça répond tout de suite ! C’est mieux que dans la vraie vie. Mais je crois que je préférerais quand même jouer avec toi…

Quelles règles adopter ?

1 Aucun écran avant l’âge de 3 ans. Pas même la télévision allumée dans son dos.

2 Maximum 1 heure par jour entre 3 et 8 ans et, surtout, compenser le temps d’écran par du temps libre en extérieur (3 à 4 heures par jour).

3 Télécharger F.lux sur tous les écrans de la maison pour limiter la lumière bleue.

4 Pas d’écran le matin avant l’école.

5 Pas d’écran dans la chambre.

6 Pour toute la famille, éteindre les téléphones mobiles quand on ne s’en sert pas ou désactiver les données mobiles. Éteindre le Wifi la nuit et près des bébés.

7 Si l’enfant présente des symptômes laissant penser à un SEE, mener un programme de quatre semaines pour “réinitialiser” son cerveau : une semaine de préparation, trois semaines de jeûne électronique, avant réintroduction progressive.

Ce n’est pas réaliste ? Ce qui n’est pas réaliste, c’est espérer que le cerveau s’adapte à autant de stimulations artificielles intenses qu’il n’a jamais été conçu pour supporter. C’est espérer qu’un enfant au cerveau préfrontal en développement puisse contrôler son propre temps d’écran ou le comportement qu’il aura après avoir joué.

Sources :
Rowan C. “Unplug – don’t drug: a critical look at the influence of technology on child behavior (…)” Ethical Human Psychology and Psychiatry 12, no. 1, 2010 / Sage, C. and Burgio, E., “Electromagnetic fields, pulsed radiofrequency radiation, and epigenetics: how wireless technologies may affect childhood development”, Child Development, 2017 / Victoria L Dunckley, Reset Your Child’s Brain (…), 2015 / Laura Birks et al. “Maternal cell phone use during pregnancy and child behavioral problems in five birth cohorts”, Environment International, 2017.

Isabelle Filliozat est psychothérapeute, formatrice en approche empathique, créatrice d’ateliers de parents. Elle est l’auteure de 20 livres traduits en 19 langues, dont J’ai tout essayé, Il n’y a pas de parent parfait et Au cœur des émotions de l’enfant, parus chez Jean-Claude Lattès et Marabout.

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