| Publié le 25 août 2018

Jamais sans la tétine

Jamais sans la tétine

6 min de lecture De nos jours, un bébé vient au monde avec sa tétine, ou presque. Il ne l’utilise que pour s’endormir, pour calmer ses larmes ou l’a en bouche en permanence et pleure dès qu’on la lui enlève. Banalisée, la tétine semble être une réponse appropriée à un réel besoin du bébé. Est-ce bien le cas ?

Avant, les bébés suçaient leur pouce ou un doigt de leur maman, le sein ou encore un bout de tissu. Puis les matériaux plastiques sont arrivés et des tétines de plus en plus sophistiquées ont envahi les présentoirs. En Occident, 80 % des parents donnent une tétine à leur enfant. Phénomène de mode, influence des industriels ou réel besoin du tout-petit ? Selon les publicités, la sucette serait importante pour de nombreux enfants : réconfortante et apaisante, elle permettrait de répondre à leur besoin naturel de succion et de calmer leurs pleurs et petites angoisses. Le parent désireux du meilleur pour son enfant peut se laisser influencer et ne pas réaliser combien la promesse est abusive. Comment une angoisse, même petite, pourrait-elle être calmée par une sucette ? Une angoisse a des causes. Oui, les pleurs s’arrêtent… de la même façon que, lorsque nous sommes stressés, taper dans un ballon ou manger un morceau va nous occuper et nous détendre sur l’instant, sans que cela résolve notre souci pour autant ! Les cris des bébés ne sont pas de “l’angoisse”, ils expriment un inconfort : faim, soif, gêne, solitude… La tétine invite au refoulement émotionnel et enseigne à l’enfant à ne plus prêter attention à ses sensations ou à ses besoins. L’intelligence émotionnelle est la capacité à reconnaître ses émotions et celles des autres et à savoir agir en conséquence. Elle s’élabore dans la relation. Quand le parent écoute les pleurs du tout-petit, met des mots affectueux sur ce qu’il vit et répond à ses besoins, les neurones du bébé se connectent en réseaux qui lui permettront toute sa vie de réguler ses états internes. Plusieurs équipes universitaires ont montré que, chez les garçons, l’usage de la tétine au cours de la journée réduit les capacités d’empathie et l’intelligence émotionnelle. Le parent sourit, l’enfant l’imite, ces interactions nourrissent l’attachement et c’est grâce à ce mimétisme facial et à la mobilité des muscles du visage que l’enfant s’approprie tout un registre d’émotions qu’il peut repérer et comprendre. Les enfants ayant beaucoup sucé une tétine (et non leur pouce) au cours de leurs premières années présentent un mimétisme facial réduit, voire quasi inexistant, au bout de cinq ans d’usage de la tétine.

Ce que vit l’enfant : « J’ai l’habitude de l’avoir dans la bouche. Quand je ne l’ai pas, il me manque quelque chose et ça déclenche du stress en moi. » 

Par ailleurs, 35 % des enfants utilisant une sucette (même dite “orthodontique”) verront leur dentition déformée. Mais d’autres implications moins visibles peuvent handicaper les enfants en perturbant le fragile équilibre craniofacial. La tétine entretient des mouvements atypiques de la langue et de la déglutition.
De plus, comme elle incite à respirer par la bouche, cette mauvaise ventilation peut être à l’origine de rhinopharyngites, de rhinites, d’asthme, d’otites, de troubles du sommeil et même parfois de retard de croissance. D’autant que l’immunité en pâtit. Le mamelon de maman est vivant et couvert de bonnes bactéries, tandis que les tétines sont (au mieux) stérilisées.

Certains, pour justifier la tétine, évoquent que la succion serait une nécessité. Certes tous les bébés sucent, tètent… Mais la succion est un réflexe qui permet de satisfaire deux besoins : se nourrir et s’attacher. Ce qu’on nomme un peu rapidement “besoin de succion” pourrait bien n’être que la persistance d’un réflexe archaïque empêchant une maturation physiologique vers une déglutition adulte.

Des recherches ont toutefois montré un avantage de la tétine : son anse faisant obstacle au retournement ou ménageant un passage d’air entre la bouche et les narines, elle empêcherait un bébé couché sur le ventre de s’asphyxier, le protégeant ainsi de
la mort subite du nourrisson. //

Concrètement

Quelle est son utilisation de la tétine ?

1. Seulement le soir pour s’endormir.
2. Quand il a une grosse émotion.
3. Chaque fois qu’il est tendu, inquiet.
4. Il l’a en bouche tout le temps ou presque.

Que faire quand il réclame sa tétine ?

• Sa vraie demande est de se sentir mieux. Nous pouvons lui faire un câlin, sauter avec lui, courir, crier, chanter…

• Inutile de le sevrer brutalement ou de le culpabiliser. Nous avons contribué à l’addiction. Donnons-la-lui au début et enseignons-lui à d’autres moments à exprimer ses émotions. Mieux vaut construire une nouvelle compétence rendant la tétine inutile que de frustrer l’enfant.

• Et bien sûr : l’écouter et répondre au vrai besoin qu’il exprime.

Texte : Isabelle Filliozat est psychothérapeute, formatrice en approche empathique, créatrice d’ateliers de parents. Elle est l’auteure de 20 livres traduits en 19 langues, dont J’ai tout essayé, Il n’y a pas de parent parfait et Au cœur des émotions de l’enfant, parus chez Jean-Claude Lattès et Marabout.

Sources :
• Pediatrics, vol. 106, n∞3, pp. 483-488, septembre 2000.
• S M.Adair et al. “Evaluation of the effects of orthodontic pacifiers on the primary dentitions of 24- to 59-month-old children: preliminary study”, Pediatric Dentistry, vol. 14 n∞ 1, 1992.
• Priscilla Dunstan, Il pleure, que dit-il ?, J.C. Lattès 2016, en poche chez Marabout.
• Marie-Claude Maisonneuve, Maman, papa, j’y arrive pas, Èditions Quintessence, 2008.
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