| Publié le 25 mars 2019

L’art d’être improductif

L’art d’être improductif

10 min de lecture S’il ne tenait qu’à Tony Crabbe, nous supprimerions le mot “débordé” de notre dictionnaire. Car c’est justement en en faisant moins que nous pouvons trouver la clé du bonheur et de la créativité, affirme le célèbre psychologue du travail britannique. Il nous parle ici de l’art d’être improductif.

« Que faites-vous en ce moment ? »

Selon Oscar Wilde, une personne bien élevée ne devrait pas poser cette question. D’après lui, demander « Que pensez-vous en ce moment ? » serait plus intéressant. N’est-il pas étrange que, lors d’une première rencontre, on parle de ce que l’on fait plutôt que de qui on est ? Pour résumer, on peut dire que la vie se compose de quatre activités : une activité productive ; le vécu intérieur de la pensée, de l’imagination et de la réflexion ; l’établissement et l’entretien de relations, l’aide apportée aux autres ; et enfin le calme et la détente.

Dans cet article, je souhaite examiner pourquoi nous accordons tant de valeur à l’activité productive et si peu aux trois autres. Mais pas seulement. Je veux parler des conséquences de notre focalisation sur la productivité, et de la façon dont nous pouvons agir pour y apporter un changement.
Je donnerai également quelques exercices d’improductivité consciente. C’est important, car une vie dominée par la productivité est moins réussie, moins intéressante, moins heureuse et moins saine. Le message est clair : pour vivre plus, il faut faire moins.

NOUS NE SOMMES PAS À LA HAUTEUR

Le futurologue Thomas Frey prédit que 2 milliards d’emplois actuellement occupés par des personnes seront entièrement tenus par des machines en 2030. Devons-nous, pour les concurrencer, devenir encore plus productifs ? Non. Un exemple : l’agence de presse Associated Press a entièrement automatisé la rédaction de ses rapports comptables, résultat : dix fois plus de rapports sont produits. Des ordinateurs se penchent sur les actions en justice, ce qui permettrait de réduire les coûts de 98 %. Watson, le programme d’intelligence artificielle d’IBM, a prouvé qu’il faisait cinq fois moins de fautes dans le diagnostic du cancer que les spécialistes expérimentés. Les machines sont meilleures que les hommes en matière de productivité : elles peuvent abattre davantage de travail, sont meilleur marché et commettent moins d’erreurs.

En faire davantage n’a donc aucun sens. À l’avenir, ce n’est pas à cette aune que l’on mesurera notre succès. Nous vivons dans une économie de l’attention, au sein de laquelle le succès est de plus en plus basé sur des compétences humaines : la perspicacité, l’imagination et les relations. Prenons un exemple : la société de conseil McKinsey a établi qu’en Amérique, le secteur de la production et du commerce a vu 3,4 millions d’emplois disparaître au cours de ces dernières années, alors que pendant la même période 4,8 millions d’emplois ont été créés dans le secteur des relations avec la clientèle. À l’ère des machines, un rôle important attend ceux qui réfléchissent, rêvent, nouent des amitiés. À cet effet, nous devons justement être moins productifs.

Cela montre également l’évolution notable qui se dessine depuis 2007 : bien que le développement technologique se poursuive de façon exponentielle, la productivité des entreprises n’a pas progressé, mais a justement stagné. Pourquoi ? La réponse est simple : nous mélangeons l’activité effrénée – l’agitation – avec la productivité. Nous sommes si affairés que nous n’avons plus de temps pour créer un impact, et la productivité des entreprises s’enraie. Par exemple, Nixon, un économiste haut placé de la Banque d’Angleterre, impute ces mauvaises prestations dans les pays développés à un manque d’attention dans les cultures organisationnelles. Nous sommes trop “productifs” pour réfléchir, utiliser notre imagination, nouer des relations.

DÉTERMINEZ VOS VALEURS

Mais si la productivité n’a pas d’avenir, pourquoi lui attribuons-nous tant de valeur ? Pourquoi jugeons-nous les gens sur ce qu’ils font ? Lorsque nous sommes au supermarché et devons choisir entre trois cents sortes de shampooing, nous ne nous demandons pas : quel est le meilleur pour mes cheveux et mon porte-monnaie ? Mais nous pensons : où est le L’Oréal ? Nous simplifions la question. Nous faisons de même avec les gens. Il est difficile de se faire une idée de quelqu’un, de ses valeurs, de ses pensées, de son caractère. C’est pourquoi nous simplifions la question compliquée : « Qui es-tu ? » par la question beaucoup plus simple : « Que fais-tu ? » L’activité, le travail et les revenus offrent un point de repère simple pour juger et classer les autres.

C’est totalement compréhensible. Toutefois, un véritable problème se pose lorsque nous intériorisons ce processus. Quand nous remplaçons la question : « Qu’est-ce qui donne de la valeur à ma vie ? » par « Quelle est ma valeur ? », cela révèle un manque. Lorsque nous n’avons pas d’idée claire de ce que nous estimons vraiment important, nous nous rabattons spontanément sur des méthodes plus simples pour déterminer la valeur de notre vie. Cela mène à une forte dose d’agitation et de productivité. L’un des aspects les plus tristes de la vie des personnes très occupées est qu’elles ne sont pas capables de tourner leur attention vers les choses qui leur importent vraiment. Même si elles ont le sentiment d’avoir “réussi” dans la vie, elles se demandent quelle est la valeur de leur succès. Pour combattre l’hyperproductivité, nous pouvons aider les gens à faire de leurs valeurs un fil conducteur.

C’est le cas également pour les personnes improductives qui se sentent de ce fait sous-estimées. Celles qui n’ont pas de travail rémunéré ou qui ont un emploi à mi-temps auquel elles ne s’identifient pas entièrement doivent s’orienter vers ces valeurs. Vers ce qu’elles estiment important, ce qui les touche. Quand on l’a compris, on a un but vers lequel tourner ses efforts. Pour combler le vide qui peut être créé par le manque d’identité professionnelle. C’est cette volonté qui peut changer une vie “improductive” en un projet avec un objectif. C’est en vous concentrant là-dessus que vous pouvez acquérir une identité dont vous pourrez être fier.

Exercice de vie pleine de valeur

Demandez-vous : « Qu’est-ce qui a de la valeur pour moi ? » Dressez une liste en classant vos valeurs par ordre d’importance. Posez-vous ensuite cette question : « Que puis-je faire pour donner une plus grande place à mes trois principales valeurs dans ma vie de tous les jours ? » Réussir, c’est vivre en harmonie avec ses valeurs.

PRENEZ LE TEMPS

Au cours de son étude sur les performances d’athlètes de haut niveau, le physiologiste Stephen Seiler a découvert un schéma : les meilleurs athlètes ne se contentent pas de s’entraîner davantage, ils prennent aussi davantage de repos. Les résultats ne sont pas seulement liés à l’activité, mais aussi à l’inactivité. C’est ainsi que la championne olympique de ski alpin Mikaela Shiffrin fait tout pour dormir neuf heures par nuit, et une heure supplémentaire dans la journée. Les athlètes ont un objectif clair : tout tourne autour de leurs performances. Mais la plupart des gens se concentrent sur la productivité plutôt que sur le résultat. Nous sommes obsédés par l’activité, sans vraiment prendre le temps de récupérer, et obtenons ainsi de moins en moins bons résultats.

Commençons par les pauses – il semble que nous ayons besoin d’encouragements pour les prendre. Or, nous savons qu’après une bonne pause, nos résultats intellectuels s’améliorent de 20 %, que nous sommes plus en mesure de prendre des décisions et pouvons mieux nous concentrer sur nos objectifs. En d’autres termes, sans pauses, nous sommes moins vifs d’esprit, moins concentrés et moins impliqués dans ce que nous faisons.

Pourtant, des études ont montré que la plupart des employés ont le sentiment de ne pas pouvoir prendre de pauses. Presque personne n’affirmera qu’elles ne sont pas utiles, mais combien d’efforts faisons-nous pour les prendre vraiment ? Souvent, nous avons l’impression qu’un quart d’heure d’inactivité est un quart d’heure de temps perdu, que nous aurions pu employer activement. Aussi longtemps que nous resterons focalisés sur la productivité plutôt que sur les performances, nous considérerons les pauses comme un luxe ou même comme quelque chose de préjudiciable. Donc, nous continuons bêtement à être productifs.

Exercice de prise de pauses

Faites comme Darwin : il s’arrêtait toujours de travailler le temps d’une promenade. Planifiez vos pauses et mettez éventuellement votre réveil. Car nous avons davantage tendance à faire quelque chose que nous avons décidé. Des études ont également montré que les pauses planifiées sont bénéfiques à la créativité.

En vous promenant, vous en tirerez encore meilleur profit.

 

Article complet à retrouver dans le numéro 24 de Psychologie Positive
Vous avez aimé cet article ? Partagez-le avec vos amis !
Share on Facebook
Facebook
Share on Google+
Google+
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Newsletter

Restez au courant des nouvelles parutions de
Psychologie Positive