| Publié le 27 novembre 2020

Mille et une séries… par Tobie Nathan

Mille et une séries… par Tobie Nathan

4 min de lecture Le confinement a engendré, chez beaucoup d'entre nous, une véritable addiction aux séries télévisées. "Quelque chose, dans le cœur-même des séries, vient répondre au sentiment de vacuité…" nous explique Tobie Nathan.

Privé de contacts sociaux, tant professionnels qu’amicaux, disposant de temps libre, le confiné a bien du mal à résister à la tentation d’actionner la télécommande, chaque soir, mais aussi en pleine journée, parfois même en se levant le matin. Car quelque chose, dans le cœur-même des séries, vient répondre au sentiment de vacuité…

Et d’abord en déclenchant des émotions ! Comme tout récit, sans doute, mais les séries télévisées, bien davantage ! C’est qu’elles sont un spectacle qu’on s’offre dans l’intimité. La mythique fascination du grand écran a migré dans le salon, dans le lit. Le confiné regarde la télé dans ses chaussons ou sous sa couette, en grignotant des sucreries, débarrassé des contraintes, souvent en solitaire et surtout sans aucune retenue. Plus on est réduit à sa propre intimité, plus on éprouve d’émotions — du plaisir, de la crainte, de l’intérêt, aussi, parfois passionné…

Car les séries ont appris à stimuler l’intérêt. On y découvre, épisode après épisode, des mondes complexes — les services secrets (Le bureau des légendes), le monde de la finance (Ozark), celui de la politique au plus haut niveau (Baron Noir, House of Cards), l’existence de personnages improbables, à double personnalité (You), la logique des robots (Better than us) ou la science des braqueurs de banque (Casa de Papel)… De plus en plus sophistiquées, jouant des genres et des codes, elles font vaciller toutes les limites, entrainant le spectateur dans une mécanique intellectuelle permanente.

Et puis, last but not least, elles suspendent le temps, à la manière des Mille et une nuits, la première de toutes les séries. On se souvient de l’histoire. Pour se venger de sa première femme qui l’a trompé, le sultan Shahryar décide d’exécuter le matin celle qu’il aura épousée la veille. Décidée à épouser le sultan malgré tout, Shahrazade, la fille du grand vizir, entreprend de contourner la funeste décision. Elle lui raconte chaque nuit une histoire qu’elle interrompt au moment le plus intense en lui promettant la suite pour le lendemain. C’est ainsi que, tenu en haleine, le sultan sursoit à sa décision jusqu’au lendemain. Et c’est le même scénario qui se répète ainsi nuit après nuit. Abolition du temps du fait de la scansion du récit, mille nuits seront comme une seule nuit. C’est d’ailleurs ce que des commentateurs avaient décelé en interprétant les mots en arabe. Mille nuits se dit alf layla. Le mot alf, « mille », est très semblable à alif, la première lettre de l’alphabet, transcrite en un bâton vertical, qui désigne aussi le chiffre 1. Autrement dit, y compris dans sa graphie, mille nuits sont bien une nuit.

On comprend maintenant l’addiction du confiné qui, en se livrant corps et âme aux séries télévisées, entreprend, tel Shahrazade, de supprimer ce temps suspendu, transformant magiquement ces quelques semaines, ces quelques mois de confinement, en une seule nuit.

Mille et une séries… en une seule nuit !

À lire : Franck Damour, « Pourquoi regardons-nous les séries télévisées ? », Études, 2015/5, p. 81-92.

Texte : Tobie Nathan – Photo : Pexels

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