Rendons-nous nos enfants narcissiques ?

Rendons-nous nos enfants narcissiques ?

De nouvelles recherches montrent que trop de compliments stimulent le narcissisme des enfants. Pourtant, n’ont-ils pas besoin de se sentir appréciés ? Comment trouver le juste milieu ?

À la caisse d’un supermarché, devant une file d’attente inter- minable, un enfant pose les courses sur le tapis roulant en épelant une à une les inscriptions sur les emballages. Sa mère regarde autour d’elle d’un air fier, tout en se répandant en compliments du type « c’est incroyable de savoir faire ça à 5 ans ! » Pourtant, les clients derrière elle n’ont l’air d’espérer qu’une chose : que son panier ne contienne pas d’œu-fs-de- pou-le-é-le-vées-en-plein-ai-r…
On dirait qu’elle s’est inspirée d’un poster “101 façons de complimenter son enfant” ou d’un autre outil éducatif pour les parents qui veulent faire comprendre à leur enfant qu’il est intelligent, exception- nel et épatant. Ce type d’outil participe à l’idée que chanter les louanges d’un enfant stimule sa confiance en soi. Et c’est ce que les parents entendent sans cesse depuis quelque temps. Si le courant de l’éducation positive a pour principe d’“aider les enfants à apprendre de façon positive”, c’est-à-dire en les encoura- geant et en leur offrant des retours positifs, et si une majorité de parents pensent que c’est ce dont les enfants ont besoin pour se sentir bien dans leur peau et avoir un bon développement psychique, il ne faut pas confondre encouragement et survalorisation.

SURVALORISATION

Il est évidemment important que les enfants se sentent valorisés et aimés. Eddie Brummelman, psychologue à l’université d’Amsterdam et spécialiste du développement de l’image de soi chez les enfants, ne le nie pas. Mais selon lui, les parents vont souvent trop loin – même quand ils n’utilisent pas des posters couverts de louanges, ou des miroirs pour enfants ornés d’un « Je suis fantastique ! »

Lors de ses recherches, Brummelman a découvert que de nombreux parents ont tendance à survaloriser leurs enfants : ils trouvent leur progéniture plus

extraordinaire que celle des autres, et le font savoir ! Non seulement l’enfant doit le savoir, mais le reste du monde aussi. Leur fils ou fille adoré(e) a eu une mauvaise note ou a fait une bêtise à l’école ? Les parents s’y précipitent pour expliquer que leur enfant prodige ne peut pas en être l’auteur !

Les parents qui survalorisent ont tendance à surestimer les connaissances et les qualités de leurs enfants. Brummelman a testé cette idée de la façon suivante : il a présenté quatre- vingts sujets d’étude à des parents, en leur disant qu’il était « normal pour des enfants de cet âge de les connaître ». Il leur a ensuite demandé quels sujets leur propre enfant connaissait selon eux. Parmi des sujets tels qu’Anne Frank ou le Magicien d’Oz se trouvaient vingt sujets inventés. La plupart des parents ont affirmé sans hésitation que leur enfant connaissait “La Mer verte” ainsi que les dix-neuf autres sujets imaginaires. Ces parents surestimaient également le QI de leur enfant.

UN PETIT NARCISSE

Ces exagérations ont une influence indéniable sur les enfants concernés. La théorie de l’apprentissage social, selon laquelle les enfants apprennent en observant et en imitant les autres, le confirme. Brummelman ajoute : « Les enfants se voient à travers le regard de leurs parents. Si ces derniers les mettent sur un piédestal, ils vont finir par croire que c’est leur place légitime. » Conséquence : les enfants se croient supérieurs aux autres, pensent donc avoir plus de droits et ont besoin de se sentir admirés. Leurs parents ont créé un petit Narcisse fragile, qui s’effrayera devant le moindre obstacle. Il ne s’agit pas ici de trouble de la personnalité narcissique, ce qui est bien plus rare, mais plutôt de narcissisme comme trait de caractère. Dans sa dernière étude, publiée en 2015, Brummelman a demandé à cinq cents enfants âgés de 7 à 12 ans, et à leurs parents, de cocher des listes d’affirmations, sur une période d’un an et demi. Pour les parents, il s’agissait d’affirmations qui touchaient à la survalorisation, telles que « Mon enfant est supérieur aux autres ». Les enfants, eux, devaient choisir parmi des déclarations sur le narcissisme (« Les enfants comme moi ont droit à plus que les autres »), l’estime de soi (« Je suis fier de moi ») et leur relation avec leurs parents (« Mes parents sont gentils avec moi »). Le lien entre la survalorisation des parents et le narcissisme des enfants sautait aux yeux.

On ne connaît pas la proportion d’enfants présentant des traits de caractère narcissiques. Mais une étude menée par la psychologue américaine Jean Twenge a démontré qu’en vingt- cinq ans l’amour-propre des étudiants américains n’a cessé d’augmenter.
Lors d’un test mesurant le niveau de narcissisme, deux étudiants sur trois obtenaient un score plus élevé en 2007 que la moyenne des étudiants en 1982. Et aux Pays-Bas, des recherches menées en 2008 ont montré que presque la moitié des jeunes de 16 à 24 ans se considéraient comme extraordinaires.

UN DON DU CIEL

Ce sont surtout les parents narcissiques qui ont tendance à considérer leur progéniture comme un don du ciel. « Car donner vie à un rejeton remarquable nous met en valeur », explique Brummelman. Si notre fille
est une princesse, cela veut dire que l’on est une reine ou un roi. Ces enfants se trouvent alors chargés d’un double fardeau : le risque de développer un comportement narcissique est pour moitié hérité, l’autre moitié étant déterminée par l’environnement familial. Durant ses recherches, Brummelman a proposé aux deux cent cinquante parents participants des images comportant quatre cercles :

l’un (dans un choix de sept tailles différentes) représentait leur propre enfant ; les trois autres représentaient d’autres enfants. Résultat : plus le parent était narcissique, plus il choisissait un cercle de grande taille pour son enfant, et plus il surestimait sa supériorité par rapport à ses pairs. Le chercheur ajoute : « La plupart des parents voient leur enfant à travers un verre grossissant. Ce qui est tout à fait normal. Mais s’ils ne cessent de lui répéter qu’il est extraordinaire, ils courent le risque d’en faire une personne égocentrique. »

DE L’AFFECTION AVANT TOUT

Un petit Narcisse a beaucoup d’amour- propre. Ce qui est différent de la confiance en soi. Car ses parents lui répètent qu’il est supérieur aux autres, mais pas forcément qu’il est intrinsèquement une bonne personne. Alors que c’est exactement ce que retiendra l’enfant de parents aimants et présents. Brummelman explique : « Si l’on veut que son enfant ait une bonne estime de soi, sans développer de traits narcissiques, il faut parvenir à être très affectueux sans l’idéaliser. » Pour cela, un environnement familial chaleureux suffit. Les bonnes habitudes ? Faire beaucoup de câlins, de gentilles remarques, se montrer attentif, faire des choses agréables ensemble et savoir écouter.

L’enfant du supermarché deviendra-t-il un égocentriste accro aux compliments ? Cela dépendra de l’intensité avec laquelle sa mère continuera de le complimenter et de le survaloriser. Ce n’est qu’à 8 ans que l’on peut vraiment savoir ce qu’il en est – car l’enfant a alors l’âge de se comparer aux autres. Avant cela, tous les enfants ont tendance à se trouver incroyables ! Demandez donc à un enfant de maternelle s’il pense être un bon dessinateur. Il acquiescera sans hésiter, un énorme sourire aux lèvres. Et si à 8 ans il se considère encore comme le roi de la classe, il est encore temps d’arrêter de le survaloriser. Et de s’en tenir à des compliments mesurés et ponctuels, en se retenant d’utiliser des superlatifs ou de faire des comparaisons. //

Texte : Anne Elzinga // Photo : Corbis

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