| Publié le 1 octobre 2019

Serge Marquis : « L’émotion au cœur de l’activité de l’ego, c’est la peur. »

Serge Marquis : « L’émotion au cœur de l’activité de l’ego, c’est la peur. »

13 min de lecture « Nous devons entrer dans une forme permanente d’humilité », tel est le conseil de l’auteur du célèbre ouvrage On est foutu, on pense trop. Comment ? En déjouant les pièges de l’ego et en ramenant notre attention sur le moment présent !
Propos recueillis par Iris Cazaubon – Texte : Iris Cazaubon, Justine D’Hauwers et Colette Letourmy // Photos : Glawdys Louiset

Pourquoi dites-vous qu’on a complètement galvaudé le concept de “moment présent” ?

Parce que, dans notre société, on a tendance à associer moment présent et hédonisme, c’est-à-dire moment présent et plaisir. Il faut nuancer. Je peux être dans le moment présent et accueillir la tristesse que je ressens, l’accueillir complètement. Je perds un être cher, je vis un moment difficile, j’éprouve de la tristesse et c’est très sain de l’éprouver pour ce qu’elle peut m’apprendre. Il faut réaliser que la pleine conscience ou la pleine présence – j’aime bien l’expression “pleine présence” –, ce n’est pas nécessairement l’image qu’on en a : être dans une posture immobile, les jambes croisées et les yeux fermés. Je reviens toujours à la fameuse phrase de Richard Moss, médecin américain : « Quand j’écoute une autre personne, quand je l’écoute vraiment, je médite, et je suis en pleine conscience. »

Il répondait cela à ses patients qui disaient ne pas avoir de temps pour méditer. Ce que Richard Moss voulait dire, c’est que pendant que j’écoute une autre personne, je peux très bien me rendre compte que je ne suis plus en train de l’écouter et ramener mon attention sur cette personne. Et c’est de la méditation car j’observe où est mon attention. C’est aussi simple que cela.

Vous pouvez être en pleine conscience en lavant la vaisselle, pendant que vous coupez les légumes, préparez une soupe… Il faut juste placer son attention, toute son attention, sur le savon, les carottes, les tomates. En ce qui me concerne, dans la position du lotus, j’ai des douleurs dans les jambes au bout de cinq minutes. L’objectif de la méditation, c’est de développer la vigilance qui permet d’observer où est l’attention. Je n’invente rien. C’est un entraînement qui conduit à l’observation de l’attention. Où est-elle ? Est-elle ici ? Est-elle dans le passé, dans le futur ?

Parfois, on observe que nous ne sommes pas dans le présent, mais on a justement du mal à y revenir…

C’est cela qui est extraordinaire : le mental. Sans le mental, l’espèce humaine n’aurait pas survécu ; sans la capacité de penser, nous ne serions plus sur la planète. Nous étions des proies extraordinaires pour n’importe quel prédateur : nous n’étions pas forts, nous ne courions pas vite, n’avions pas de grosses dents, de carapace, d’épines, ou de crocs venimeux… C’est la capacité à associer des enregistrements dans notre mémoire, par exemple “fauve = danger”, qui nous a permis de survivre.

L’activité mentale s’est ainsi, peu à peu, complexifiée, intensifiée. Il y aurait eu ensuite une forme de dérapage, car à force d’enregistrer des informations dans la mémoire, on s’est mis – et c’est fabuleux – à anticiper des choses alors que ces choses-là n’existaient pas ou n’existaient plus. Cette anticipation déclenche pourtant la même réaction biologique que si elles existaient.

Au fond, c’est cette capacité à anticiper qui nous a permis de survivre, c’est pour cela qu’il est si difficile de sortir du passé ou d’éviter d’être dans le futur car c’était vital de mémoriser et d’anticiper. Maintenant, ce ne sont plus des menaces à la survie qui déclenchent la réaction de stress mais des menaces aux représentations qu’on a de soi-même : « Qu’est-ce qu’on va penser de moi ? Je n’aurais jamais dû dire ça. Qu’est-ce qui m’a pris de faire ça ?»

Notre société actuelle aggrave-t-elle ce problème ?

Oui, j’en suis convaincu. Curieusement, c’est la conséquence d’une marche que nous avons entreprise ensemble vers un mieux-être. L’humain a fabriqué un tas d’appareils pour se faciliter la vie (frigo, toilettes…), se protéger (murs, plafond, toit, chauffage…) et des outils pour transmettre rapidement des informations (tambours, signaux de fumée, poste, téléphone, internet). C’est merveilleux ! Mais l’astrophysicien Hubert Reeves a dit : « Ce qui risque de nous détruire, c’est notre efficacité. » Je trouve cela extrêmement intéressant.

On peut par exemple penser aux bateaux-usines ou à tous les systèmes informatiques qui, malheureusement, nous piègent car un tas d’utilisations malsaines en sont faites. Quelque part, nous sommes victimes de notre génie.  Nous anticipons davantage de catastrophes, et les représentations qu’on a de soi-même sont de plus en plus rapidement exposées à des jugements négatifs, au rejet.

À ce sujet, vous utilisez souvent le terme d’“hyperactivité mentale”…

Oui, on parle souvent d’hyperactivité pour les enfants mais je crois que nous sommes une société hyperactive. Au fond, ces enfants en sont seulement le symptôme. On a accéléré les rythmes, on les accélère encore, et le cerveau, biologiquement, n’est pas conçu pour aller à cette vitesse-là. Le cœur n’est pas conçu pour battre à 200 bpm sans arrêt, le rein n’est pas conçu pour nettoyer à haute vitesse, le foie non plus. Notre cerveau a aussi un rythme et on l’a complètement dépassé. Un autre élément majeur est la place que prend l’ego dans cette société.

On est dans une société de l’image et de la performance. On mesure malheureusement sa valeur à travers les commentaires qu’on reçoit à propos des représentations qu’on a de soi-même (par exemple avec les réseaux sociaux) et des performances qu’on est capable de tenir ou de soutenir dans un cadre professionnel et à l’extérieur de ce travail. Le philosophe montréalais Charles Taylor a dit : « Le plus grand et le plus grave problème de la modernité, c’est la montée du narcissisme, de l’individualisme. »

En voulant favoriser le développement du potentiel de chaque personne (ce qui est merveilleux), nous avons dérapé vers l’individualisation et l’inflation de l’ego. Cela active beaucoup le mental, qui est constamment à l’affût de tout ce qui pourrait être menaçant pour l’ego.

Ce que disent les experts de la psychologie positive, c’est que le lien humain peut nous sauver…

C’est notre essence. Nous avons cela au plus profond de nos racines, à leurs ultimes pointes.

Nous sommes des êtres de relation. C’est absolument impossible de devenir qui je suis sans être relié. Une des phrases les plus belles qu’un être humain puisse prononcer au cours de son existence est celle-ci : « Je n’avais jamais vu ça comme ça. » Cette phrase est magnifique car elle est l’illustration d’un changement qui vient de se produire grâce à l’autre. Quand je la dis, je viens de changer. Mais je ne peux pas le faire tout seul, dans mon petit coin. C’est dans un dialogue que je peux me libérer de fausses identités (ma voiture, mon opinion, mon apparence) pour aller de plus en plus vers une forme de dépouillement, l’apparition de ce que je suis vraiment : un être de relation, d’interconnexion. Il en va de notre survie, pas seulement du développement de notre potentiel.

Nous avons tendance à oublier cela, que nous faisons partie d’un écosystème et que nous ne pouvons pas vivre sans ses différents éléments…

L’ego prend tellement de place, on est tellement centré sur soi-même qu’on oublie que nous sommes avant tout tributaires de l’existence de tous ces êtres vivants, de tout cet écosystème. Nous devons entrer dans une forme permanente d’humilité. J’ai appris un jour que le mot “humilité” venait du mot “humus” qui signifie “terre” ; c’est l’idée d’être enraciné. Et quand on est dans l’humilité, on est beaucoup plus solide que dans les illusions et les pièges de l’ego dans lesquels nous pouvons nous empêtrer.

Je peux très bien ne pas du tout grimper dans l’échelle sociale, je peux très bien n’avoir eu aucun succès sous forme de prix, de médailles, de promotions, etc., et avoir pleinement réussi ma vie parce que j’ai été présent, connecté. Ces deux mots-là vont ensemble : plus je suis présent de la manière définie précédemment, plus je suis connecté.


Y a-t-il des personnes qui sont dans l’autre extrême, qui n’ont pas assez d’ego ?

Souvent, on me dit : « Mais on a besoin d’ego. Si on n’a pas d’ego, qu’est-ce qui va nous arriver ? » et je réponds : « Ne vous inquiétez pas, votre ego ne vous quittera pas [rires], la difficulté est inverse, il faut l’apaiser ! » Notre ego est omniprésent. Si on s’observe un peu, on le voit constamment apparaître sous une forme ou une autre. Les gens se disent que les sportifs de haut niveau, les grands athlètes, ceux qui gagnent des médailles aux Jeux olympiques sont parvenus là où ils sont grâce à leur ego qui leur a permis de se dire : « Je veux être le meilleur. » Attention, s’ils sont parvenus à développer leurs talents, c’est d’abord grâce à la présence. Pour pouvoir développer pleinement son potentiel, il faut apaiser l’ego car l’émotion qui est au cœur de l’activité de l’ego, c’est la peur : la peur du rejet, donc la peur de disparaître. Si on me rejette, on ne s’occupe plus de moi : je n’existe plus. Je parle de “décroissance personnelle” dans mon livre car la décroissance, c’est se libérer des peurs de l’ego pour justement permettre l’apparition de tout ce qui est lié à la présence et au potentiel qui peut se développer à travers elle.

On pense que les personnes qui n’ont pas confiance en elles n’ont pas assez d’ego, mais en réalité n’est-ce pas parce que l’activité de l’ego est trop intense qu’elles n’ont pas confiance en elles ?

Exactement ! C’est l’ego qui a peur. Et plus l’ego a peur, plus il est en train d’évaluer ce qu’on va penser, ce qu’on va dire. Malheureusement, il y a une dimension péjorative qui est associée au mot “ego”. On en a fait un monstre. Ce n’est pas un monstre, c’est le résultat d’un processus d’identification.

On s’identifie à un paquet d’images, de représentations de soi-même, des milliers, des millions peut-être,
et chacune de ces images a peur de disparaître. Par conséquent, effectivement, plus l’ego va s’apaiser, plus la confiance va apparaître.

{L’interview complète est à retrouver dans notre dernier numéro}

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