| Publié le 26 avril 2019

Tobie Nathan : Toutes les cultures utilisent le rêve, sans exception.

Tobie Nathan : Toutes les cultures utilisent le rêve, sans exception.

11 min de lecture Professeur de psychologie émérite et pionnier de l’ethnopsychiatrie en France, Tobie Nathan déplore le désintérêt de l’Occident contemporain pour le rêve. S’inspirant de la place qui lui est donnée dans d’autres cultures, il prône la nécessité d’en prendre soin. Voyage au pays des rêves.

Vous êtes le pionnier de l’ethnopsychiatrie en France. Comment êtes-vous passé de l’ethnopsychiatrie à l’étude des rêves ?

L’ethnopsychiatrie a été bâtie sur le même modèle que l’ethnomédecine ou l’ethnopharmacologie. Ce sont des disciplines nées dans les années 1940-1950 qui considèrent que les peuples éloignés ont de vraies connaissances qui méritent d’être comprises et apprises. Aucune autre culture que la nôtre n’utilise le mot “psychiatrie” Ailleurs, les problèmes sont pensés comme un désordre dans l’ordre du monde, et non pas dans la personne.

Il n’y a que l’Occident qui pense que les problèmes résident dans la personne – dans sa tête, dans son cerveau, dans sa psyché. J’ai regardé cette autre façon de penser les choses, et fait en sorte d’en tirer des techniques pour soigner des gens qui proviennent de ces cultures-là.

Georges Devereux avait tracé les contours de la discipline, j’en ai développé l’application clinique et l’ai formalisée dans les années 1980.

Il existe désormais un certain nombre de règles appliquées dans la plupart des consultations d’ethnopsychiatrie partout dans le monde : le patient est reçu par plusieurs thérapeutes, dont nécessairement un qui parle sa langue ; ils se penchent sur son désordre et réfléchissent non pas à partir de leur propre conception du monde mais à partir de celle du patient puis, pour les cas qui s’y prêtent, ils s’efforcent de trouver des façons de procéder conformes au monde du patient avant de les transposer dans le nôtre. Ce que l’on a noté, c’est que la plupart des cultures utilisent le rêve dans les thérapies.

Pour vous donner un exemple. J’étais conseiller culturel en Guinée et nous avions réalisé une expérience assez étonnante : un “café des rêves” une fois par semaine. Les gens racontaient leurs rêves et il y avait interprétation mutuelle. C’était frappant parce que les Blancs interprétaient toujours le rêve d’un autre en évoquant le passé, la possibilité d’un traumatisme de jeunesse. Leurs interprétations étaient toujours d’inspiration freudienne. Alors que les Guinéens disaient par exemple : « Tu prends une bouteille d’eau fraîche et tu vas l’offrir à quelqu’un dans la rue, il faut qu’il l’accepte absolument. À ce moment-là, ton rêve sera un bon rêve. » Le rêve débouchait sur une action dans la vie.

La plupart des cultures ont des traditions d’interprétation des rêves. D’ailleurs, je n’aime pas ce mot d’interprétation, on devrait plutôt parler d’“accomplissement d’un rêve” : comment faire en sorte qu’un rêve s’accomplisse ?

 

Car le rêve, à mon sens, est une action, qui débute dans le sommeil et qui cherche à s’accomplir et à se poursuivre dans la vie éveillée. Mais parfois on n’y parvient pas, et c’est pour cela que l’on fait appel à quelqu’un qui dénoue la possibilité d’accomplissement du rêve. C’est l’idée qui sous-tendait les clés des songes traditionnelles, injustement décriées.

En ethnopsychiatrie, on peut se tromper sur de nombreux sujets avec un patient à cause de malentendus ethnoculturels. Plus la personne est éloignée culturellement et plus elle est récemment immigrée, plus vous trompez. Vous recevez ce qu’elle vous dit avec vos notions à vous et non avec les siennes. Mais il y a une chose avec laquelle vous ne risquez jamais de vous tromper : c’est de lui demander qu’elle vous raconte un rêve. Là, tout de suite, elle sait que c’est utile. Il n’y a pas de culture qui n’utilise pas de rêve dans la thérapie. Donc, évidemment, l’ethnopsychiatrie m’a conduit directement à l’étude des rêves.

Si les rêves sont toujours utilisés dans les systèmes traditionnels, il existe des cultures qui sont particulièrement axées sur le rêve. Les cultures chamaniques notamment, celle des Indiens d’Amérique, des Indiens d’Inde, des cultures traditionnelles chinoises. Là, ils ont une telle habitude de cultiver leurs rêves que le récit du rêve seul peut prendre trois quarts d’heure. Alors l’interprétation peut prendre la journée entière ! C’est un univers qui s’ouvre. C’est en fait la réalité qu’ils interprètent et non le rêve.

Ça ne veut pas dire du tout que l’ethnopsychiatrie a une clé universelle des rêves. Simplement, on sait par expérience que quand vous demandez à un patient de vous raconter un rêve, vous savez que vous récolterez un matériel qui sera utilisable dans la thérapie que vous voulez mener avec lui.

Autrefois, le rêve était pris très au sérieux, il avait même fonction d’oracle auprès des « grands de ce monde ». Il ne joue plus de rôle dans notre société actuelle. Serions-nous devenus trop rationnels ?

Dès l’Antiquité, le rêve avait une fonction très importante. Au Moyen Âge, on a beaucoup utilisé le rêve avec des clés des songes qui étaient du reste héritées des Grecs anciens. Jusqu’au moment où a commencé la chasse aux sorcières, avant même l’Inquisition. Un peu après l’an 1000, c’est là que naît le diable. Auparavant, il existait bien sûr, mais il ne se manifestait pas dans le monde. À cette époque, on a commencé à penser que même la production des rêves était l’action du diable. Il était conseillé d’éviter toute personne qui voulait interpréter vos rêves, de chasser le rêve de votre pensée car il ne pouvait être qu’une tentation provenant du démon. Ce côté diabolique a duré jusqu’au XVIIIe siècle. Apparaît alors la pensée rationnelle, celle des Lumières.

Et à ce moment-là, on chasse le rêve pour une autre raison : parce qu’il semble irrationnel justement. C’est la part irrationnelle de soi. Cette idée dure encore, notamment chez les Français. Avec le rêve, le cerveau fonctionnerait de manière irrationnelle, donc il ne faut pas y prêter plus d’attention que ça. Certaines théories invoquaient des manifestations biologiques : vous avez trop mangé, ou pas assez, mal digéré, vous ne respirez pas assez bien, l’air n’est pas assez pur… Toutes ces choses mécaniques produiraient le rêve. Quand j’ai vu ma première patiente en 1972, je lui ai demandé « Vous avez rêvé cette nuit ? », elle m’a répondu : « Non, j’ai très bien dormi. » Dans les années 1970 en France, le rêve était encore considéré comme un dysfonctionnement biologique.

Ça a mis très longtemps à changer, et ça n’a pas changé tant que cela.

Freud a un peu réhabilité le rêve. Mais finalement il ne s’est pas intéressé au rêve en tant que tel mais au rêve comme modèle de la pratique psychanalytique. Pour peu qu’il lui permettait d’avoir une relation avec son patient. Ce qui intéressait Freud,

ce n’était pas le rêve, mais l’inconscient, que l’on peut repérer grâce au rêve. Le rêve en lui-même est juste un signe de quelque chose. C’est d’ailleurs un des malentendus entre Freud et les surréalistes. Eux s’intéressaient à cette expérience particulière, alors que Freud s’occupait du rêve pour autant qu’il lui fournissait des informations. Donc personne ne s’intéressait vraiment au rêve ! Sauf peut-être les neurophysiologistes…

Les neurophysiologistes ont analysé le rêve avec précision et nous savons aujourd’hui que c’est une activité structurée et cyclique, que nous rêvons cinq fois par nuit. Le rêve reste pourtant toujours autant nimbé de mystère…

Michel Jouvet, grand spécialiste du sommeil, avait une vraie passion pour le rêve. Il s’y intéressait d’un point de vue neurophysiologique mais, par ailleurs, il tenait un cahier de ses rêves. Il faisait plusieurs rêves toutes les nuits et il les notait tous, et cela depuis son adolescence. C’était aussi le cas de Freud en tant que personne : il faisait plusieurs rêves par nuit et se souvenait quasiment de tous. Mais dans leur théorie, ce n’était pas le rêve lui-même qui les intéressait. Freud n’avait d’ailleurs aucune connaissance du processus neurophysiologique du rêve, ni de celui du sommeil. Les découvertes véritablement scientifiques ont débuté dans les années 1960.

Jouvet a fait la plus grosse part du travail, les neurophysiologistes récents l’ont poursuivi, mais ce qu’ils étudient, c’est le sommeil, chemin faisant ils approfondissent leurs connaissances sur le rêve. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de financement pour étudier le rêve proprement dit, parce que personne ne pense que ça sert à quelque chose.

Pourtant, le rêve doit bien avoir une fonction: tout le règne animal rêve, en tout cas les vertébrés. C’est un grand mystère, l’énigme la plus passionnante qui soit ! Un fait aussi permanent dans le monde : on passe quand même une heure et demie chaque nuit à rêver, probablement plus. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus de chercheurs qui travaillent là-dessus ?

Interview complète à retrouver dans Psychologie positive n°24. Propos recueillis par Sophie Behr
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