| Publié le 28 novembre 2019

Voyez-vous ce que je vois ?

Voyez-vous ce que je vois ?

8 min de lecture Vous achetez un manteau jaune et, soudain, vous en voyez partout. C’est parce que notre perception est extrêmement subjective, selon la psychiatre et neuroscientifique Iris Sommer. Nous percevons tous le monde différemment.

MÉCANISMES CÉRÉBRAUX

Notre cerveau rend nos perceptions subjectives de différentes façons. Le plus beau, c’est que vous pouvez activer consciemment
ces mécanismes.

NOUS PERCEVONS SURTOUT LES DIFFÉRENCES

Lorsque vous descendez d’avion, par exemple à Bangkok, vous sentez la chaleur vous tomber dessus comme une lourde couverture. Mais au bout de quelques minutes, d’autres impressions captent votre attention. La chaleur, constamment présente, n’atteint plus votre conscience. C’est aussi exactement ce qui se passe avec le concert incessant de klaxons dans une grande ville : en quelques minutes, il est refoulé à l’arrière-plan et vous pouvez l’ignorer. Ce n’est qu’en pénétrant dans un hôtel climatisé et silencieux que vous remarquez que la chaude couverture et les klaxons s’estompent.

Les nouveaux stimuli nous touchent brièvement, après quoi nous les oublions rapidement.

Cette adaptation est un processus utile qui nous protège d’une surstimulation. Le revers de la médaille est que nous avons également tendance à oublier les belles et bonnes choses qui sont constamment présentes. Le boulanger ne se rend plus compte depuis longtemps de la bonne odeur qui règne dans sa boutique. L’accoutumance apparaît également dans les relations de longue durée, même lorsqu’elles sont solides, ce qui accroît le risque de rupture.

Heureusement, la variété nous aide. Après les rues surpeuplées de Bangkok, vous trouverez Paris presque vide, alors que vous ronchonniez toujours à propos de cette foule. Lorsque vous partez en vacances sans votre partenaire, vous l’apprécierez sans doute  davantage à votre retour. Réinitialisez donc vos sens de temps à autre en apportant du changement.

NOUS NE VOYONS QUE CE QUI EST IMPORTANT

Si vous êtes sur le point de déménager et êtes à la recherche d’une bonne entreprise pour cela, vous voyez soudain des camions de déménagement passer souvent dans la rue. Ils y passaient déjà auparavant, mais vous n’en étiez pas conscient.


Ils n’étaient pas sélectionnés par votre cerveau, qui procède à ce genre de tri pour éviter que vous soyez inondé par les stimuli ; vous ne remarquez que ce qui est important à ce moment-là. C’est parfois dommage, car vous pouvez ainsi rater beaucoup de belles choses. Concentrez-vous de temps en temps sur les petits détails que vous avez tendance à ignorer parce qu’ils ne sont pas immédiatement pertinents. Regardez par exemple la vache qui broute dans le pré, la façon dont elle bat de la queue et mange de l’herbe. Ou bien laissez-vous émerveiller par un enfant qui joue, une fleur, un arbre, le scintillement de l’eau ou la façade d’une belle et vieille demeure. Percevoir les détails peu importants vous détend ; c’est un enrichissement, un bienfait.

NOUS REGARDONS À TRAVERS DE VIEILLES LUNETTES

Les attentes dominent votre perception. Ce genre de “coloration” fait que nous entendons et voyons parfois autre chose que ce qui est : la perception est faussée. Si vous avez grandi à la campagne, quand vous entendez dans la rue des “clic-clac”, vous regardez peut-être par la fenêtre parce que vous vous attendez à voir des chevaux, alors que le bruit provient d’une tuyauterie qui fuit.

Notre cerveau a emmagasiné les impressions importantes de notre passé, également celles dont nous ne nous souvenons pas. Ces impressions sont stockées dans notre “cortex associatif”. Les nouvelles informations provenant du monde extérieur sont “raccrochées” pour ainsi dire à cette compilation du passé. Les stimuli adaptés à un “crochet” existant nous restent à l’esprit. Nous portons ces crochets, nos expériences précédentes, toujours avec nous.

Cela nous permet de contrôler très rapidement une situation connue et de la maîtriser. Mais c’est aussi un parti pris qui fait que nous ne pouvons pas percevoir les choses de façon impartiale et qui nous fait penser par stéréotypes, en simplifiant et en généralisant. Nous ne pouvons tout simplement pas ôter ces lunettes colorées par notre expérience. Pour cela, il nous faudrait faire des efforts considérables et, même dans ce cas, l’exercice resterait très difficile. En revanche, nous pouvons prendre conscience de ces lunettes, de leur couleur et de nos angles morts.

LES ÉMOTIONS DÉFORMENT LA PERCEPTION

Imaginez que vous avez votre premier entretien d’évaluation et que vous supposez que votre chef de service n’est pas satisfaite de vous. Elle ne sourit pas beaucoup, et vous pensez même voir de la réprobation dans son regard. Pendant l’entretien, elle cite plusieurs points susceptibles d’être améliorés. Toutefois, elle reconnaît aussi vos points forts et cite trois aspects dans lesquels vous réussissez au-delà de la moyenne.


Or cela, vous l’avez zappé ; en rentrant chez vous, le soir, vous ne vous souvenez plus que des points à améliorer et de son visage crispé. Nous exerçons tous parfois ce genre de perception sélective, avec tous nos sens. Ce sont nos émotions qui en sont responsables. Lorsque nous sommes anxieux ou en colère, notre perception s’accélère, car des menaces planent. C’est justement dans ces moments-là que nos sens sélectionnent strictement ce qu’ils perçoivent, et que notre cerveau colore cette perception à partir des émotions. C’est dans ce genre de situations que le risque d’erreur est le plus grand.

Quand vous êtes anxieux, vous percevez surtout les stimuli qui vont de pair avec l’anxiété. Vous êtes à ce moment-là “amorcé”, préformaté. C’est souvent le cas lors des entretiens d’évaluation : les critiques vous touchent encore plus, car elles font écho à votre anxiété. Les compliments, qui ont peut-être été nombreux, ne sont pas perçus.

C’est ennuyeux, car vous conservez une image négative de l’entretien,  de votre chef de service et de votre propre fonctionnement.

Il existe un moyen de réduire l’influence de vos émotions sur votre perception des choses. Êtes-vous par exemple très anxieux avant un entretien d’évaluation ? Alors, commencez à parler de tout et de rien, marchez ensemble jusqu’à la machine à café et veillez si possible à ce que l’entretien se passe en terrain connu. Dès que vous contrôlez de nouveau vos émotions, commencez le véritable entretien.

Et si vous devez avoir une conversation difficile avec un médecin, par exemple, faites-vous accompagner par quelqu’un qui sera plus détendu que vous. Cette personne pourra vous expliquer de façon plus sereine ce qui a été dit, sans faire ressortir, comme vous, les aspects angoissants. Il est important que les chefs de service, les professeurs, les médecins et autres soient conscients du fait que leur message sera perçu de façon biaisée si leur interlocuteur est très stressé.


Ils doivent alors commencer par détendre l’atmosphère, et ensuite seulement aborder les choses sérieuses. Prenez l’habitude d’en faire autant avant toute conversation délicate. //

Texte : Iris Sommer // Photographie : Denni van Huis
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