| Publié le 23 janvier 2018

La peur selon Eva Bester

La peur selon Eva Bester

3 min de lecture J’ai tendance à l’éviter comme la peste, assez lâchement je dois dire. Par exemple, je refuse d’aller voir les films tristes, même si ce sont des chefs-d’œuvre. Pour les choses tristes concernant mes amis, je suis là. Quand je les vis, je les affronte. Mais quand ce n’est pas obligatoire, je pars à Acapulco ! Je n’aime pas le pathos. Même au fond du trou, je fais des blagues. J’ai une urgence de rire permanente car je suis très souvent triste.

C’est quand même une des émotions les plus fidèles, hélas ! Mais j’ai tendance à en rire, et à rire pendant la tristesse. J’essaie d’en sortir en plaisantant, mais il arrive parfois qu’elle m’accable. J’ai quand même l’impression de faire quelques progrès avec le temps, notamment en accordant un peu moins d’importance à certaines choses. Par exemple des choses douloureuses du passé : on ne va pas sans cesse y revenir, ça ne justifie pas tout. Dans toutes les situations, j’imagine le pire scénario possible, et je donne parfois une chance au moins mauvais scénario. Et parfois c’est celui-là qui arrive, et alors là je suis stupéfaite !

Avant, je fuyais la tristesse frénétiquement. Ensuite, je me suis rendu compte que c’est quand on affronte la chose que ça va mieux finalement. Sinon c’est comme une sorte de monstre de film d’horreur qui vous poursuit tout le temps. Vous savez que ça va vous tomber dessus, comme dans It Follows. En fait, il faut s’arrêter et dire à la créature : « Bon d’accord, tu veux m’envahir totalement, là. Ça ne m’arrange pas, mais vas-y, prends tes quartiers ! » Une fois qu’on a capitulé, on peut remonter à nouveau.

Ma définition préférée de la mélancolie est celle de Diderot : “le sentiment habituel de notre imperfection”. C’est une sorte de deuil sans objet. Il y a des gens pour qui la mélancolie est très douce, elle se rapproche de la saudade. Mais pour certains, c’est la maladie maniaco-dépressive. Je pense que j’ai connu à peu près tous les types de mélancolie, mais je ne suis pas fanatique de la saudade. J’ai plutôt tendance à être dans une pulsion de vie, j’essaie de me diriger vers la joie. Pour moi, dans la saudade, il y a quelque chose de berçant, de presque complaisant. Il y a des gens qui s’imaginent dans un film de Visconti, moi je ne préfère pas, je préfère être avec les Monthy Python ! Et ce désir vient sans doute du fait que la plupart du temps j’ai une mélancolie terrible. Quand la mélancolie approche, elle peut être paralysante, c’est trop dangereux pour moi, je ne veux pas la remuer ou la provoquer.

Interview « 10 Questions 10 Émotions » à retrouver dans notre numéro 15 (septembre-octobre 2017).

© Photo : Nathalie Jouan

À propos :

Eva Bester a fait ses premières armes sur France Culture, Arte et dans la revue Transfuge.
Sur France Inter, elle a tenu la chronique Littérature oubliée dans l’émission Ouvert la nuit avant de produire et présenter l’émission Remèdes à la mélancolie. Chaque dimanche matin, elle invite une personnalité à partager ses antidotes personnels en cas de spleen. Dans son livre du même titre, paru aux éditions Autrement en 2016, elle livre ses propres remèdes et explique en quoi les arts sont pour elle la plus grande des consolations.

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