| Publié le 18 mars 2019

André Giordan : « Savoir lire ne suffit plus pour comprendre le monde »

André Giordan : « Savoir lire ne suffit plus pour comprendre le monde »

7 min de lecture Ancien mauvais élève, André Giordan découvre la joie d’apprendre en entrant à l’École normale. Devenu instituteur puis professeur, il se passionne pour l’apprentissage.

Pouvez-vous nous parler de l’apprentissage « allostérique » que vous avez développé ?

L’apprentissage, ce n’est pas seulement mémoriser, c’est également et surtout comprendre et pouvoir mobiliser le savoir. Jusqu’à présent, l’école utilise principalement la transmission unilatérale, des cours magistraux pendant lesquels un professeur parle et les élèves écoutent. Or, pour qu’un message soit compris en direct, il faut un même questionnement et un même cadre de référence. C’est rarement le cas. Les méthodes pour apprendre sont multiples, telles que l’imitation, le béhaviorisme ou le constructivisme, et certains établissements commencent à les utiliser. Il faut aller plus loin car elles ont de grandes limites. En France, nous ne sommes pas très à l’aise avec les paradoxes alors même que l’apprentissage est affaire de paradoxes. Il faut laisser l’enfant être autonome mais qu’il y ait un soutien, il faut qu’il travaille seul mais également en équipe. Il faut déconstruire pour construire, recycler les idées. Apprendre, c’est autant savoir évacuer des savoirs peu adéquats que s’en approprier de nouveaux. Par exemple, pour comprendre le rôle de la photosynthèse dans l’alimentation de la plante, il faut d’abord déconstruire l’idée reçue que la plante se nourrit à partir du sol alors qu’en fait elle se nourrit à partir du CO2 au travers de la lumière. Tout doit partir du désir d’apprendre ; toutefois, il faut en sus du plaisir, de l’effort…

Comment pouvons-nous créer et entretenir ce désir d’apprendre ?

L’élève doit trouver un “plus” dans l’apprentissage. Pour certains élèves, ce sera la curiosité, un projet, pour d’autres du sens. On peut les interpeller à partir de questions ou de sujets qui les intéressent. Un smartphone peut être le point de départ pour la physique, le rap pour la poésie ou des questions de tous les jours pour la philosophie. On peut les faire réfléchir à partir de leurs passions, même si elles ne sont pas scolaires, ou alors les accompagner à se motiver sur la conséquence de leurs études, ce qu’elles vont leur apporter : des études supérieures ou un métier qui les attirent. À chacun son point d’entrée, c’est pour cela que l’on ne peut pas travailler par classe : certains apprentissages doivent se faire individuellement et d’autres collectivement. Le désir d’apprendre va de pair avec la confiance en soi et avec l’autonomie. Très rapidement, un cercle vertueux peut s’installer.

Est-ce la même démarche pour les enfants et pour les adolescents ?

Sur le principe, oui ! Mais à l’adolescence, les questions qui intéressent sont spécifiques : qui suis-je ? qu’est-ce qui se passe en moi ? qu’est-ce qui me fait me lever le matin ? Or ces sujets sont rarement abordés à l’école. Il faut trouver le bon fil indirect. L’ADN, par exemple, peut être traité en évoquant ce que chacun a d’unique. On peut également se servir de leurs codes communs : pourquoi cette série a du succès ? Cela permet de travailler la réflexion. On sait qu’aujourd’hui savoir lire, écrire ou compter ne suffit plus pour comprendre le monde et la société. Les enseignements doivent comporter des compétences nouvelles, comme savoir s’approprier une démarche d’investigation ou argumenter pour convaincre.

Quelles sont les erreurs communes à éviter ?

Il faut arrêter de penser qu’il suffit de dire pour apprendre ou qu’il y a une méthode qui va fonctionner pour tous. La France aime beaucoup les méthodes, regardez les vagues successives de méthodes de lecture. Or un enfant peut très bien apprendre à lire seul, même dès 3 ans. Il faut également garder le sens des apprentissages, nous saucissonnons trop : par matière, avec des emplois du temps qui les séparent encore plus. Les élèves finissent par déconnecter ce qu’ils apprennent de leur vie et à avoir une attitude consumériste par rapport à l’apprentissage, ils attendent tout du professeur. Surtout, il est primordial de ne pas stigmatiser l’erreur. Elle doit être au service de l’apprentissage. Il faut la dédramatiser : ce n’est pas une faute, c’est un bug. L’évaluation doit être moins traumatisante et le résultat nécessite un travail de remédiation. L’erreur, si elle est analysée, devient un outil pour apprendre.

Quels sont vos conseils à mettre en pratique ?

Tout d’abord, bien se connaître et connaître son profil d’apprenant. Certaines personnes sont plutôt visuelles, auditives ou kinesthésiques. Une autre dimension importante réside dans notre rapport au savoir : sommes-nous plutôt intellos, dynamiques, perfectionnistes ? La confiance en soi et en son environnement est une autre clé et peut se travailler, mais là encore, pas de solution universelle, il faut faire un travail de réflexion sur ses succès et la construire à partir de petits objectifs facilement atteignables. Il est essentiel de bien organiser son temps et son espace de travail. Maîtriser des outils comme la prise de notes, les cartes mentales, la rédaction facilitent les apprentissages. Une habitude que j’enseigne régulièrement est la règle des 30 secondes : juste avant un travail ou un cours, fermer les yeux et prendre 30 secondes pour se représenter la tâche à réaliser et son but. Bien évidemment, une bonne hygiène de vie est essentielle : une alimentation équilibrée, de l’activité physique et un bon sommeil. C’est pendant que l’on dort que le cerveau structure et consolide les connaissances acquises dans la journée.

Peut-on être heureux à l’école française telle qu’elle est aujourd’hui ?

Évidemment, car il y a les copains ! Plus sérieusement, il faut apprendre la patience et le métier d’élève : qu’est-ce qu’on attend de moi ? Comment faire plaisir au professeur ? J’apprends par exemple à ne pas faire remarquer au professeur qu’il a fait une erreur. On doit également savoir se mettre en situation d’être interrogé au tableau. Les élèves peuvent travailler la relaxation pour gérer leur stress et apprendre à travailler avec leur corps : bien dormir, se relaxer toutes les heures pendant cinq minutes, fermer les yeux pour éviter la fatigue oculaire, bien s’hydrater. Le savoir est toujours une tentative de réponse à une question, en aidant les jeunes à être curieux et à mobiliser leurs savoirs, on les accompagne à prendre du recul et à décloisonner les apprentissages. //

Propos recueillis par Marie-Hélène Juneja
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