| Publié le 13 janvier 2020

Au secours, ma fille est une influenceuse

Au secours, ma fille est une influenceuse

16 min de lecture Tout parent d’adolescent sait pertinemment qu’un jeune de 13 ans peut avoir des exigences effroyables, par exemple lorsqu’il s’agit d’alimenter son feed Instagram. Comment communiquer sans violence avec votre enfant lorsque vous bouillez intérieurement ? Notre journaliste est partie à la recherche de réponses.

Cest avec du vague à l’âme que je regarde passer dans la rue des familles avec des filles de 9 ou 10 ans. Des fillettes avec des lunettes, des dents un peu trop longues et un enthousiasme sans borne. Des fillettes à qui tout plaît et qui vous accompagnent partout. Moi aussi, j’avais une fille comme elles. Jusqu’à ce qu’elle ait 13 ans, se rende au collège… et découvre Instagram.

À présent, elle a de longs cheveux brillants, un téléphone de couleur “or rose”, les joues couvertes de blush et elle est souvent en colère. Surtout lorsque nous ne faisons pas ce qu’elle veut. Et ses exigences sont énormes. Elle veut un nouveau téléphone, partir en vacances à Bali – parce que c’est là que tout le monde va – et faire sans cesse des photos pour son “feed”.

Peut-être dois-je fournir quelques explications à tous les lecteurs de plus de 29 ans. Un feed est une collection de photos Instagram, qui doivent s’harmoniser entre elles par les couleurs, les filtres et les thèmes. En ce qui concerne ma fille, et beaucoup de jeunes de son âge, son thème est sa petite personne, et elle prend la pose avec une expression quelque peu arrogante, dans des vêtements cool et dans des endroits cool. De préférence à côté d’un palmier – c’est pour ça qu’elle veut aller à Bali. Et nous, les parents, nous devons prendre ces photos. Pas une seule, mais – sans exagérer – au moins deux cents. Dans chaque endroit.

Et c’est là tout le problème : à ses yeux, les photos ne sont jamais assez bonnes. Son regard, sa pose, ses cheveux, la lumière, le cadrage, l’environnement : tout doit être parfait. À un moment donné, nous nous impatientons : « C’est la dernière. » Si elle ne lui plaît toujours pas, nous nous mettons en colère. Et elle encore plus : « Vous êtes nuls ! » hurle-t-elle. Ou pire : « Vous êtes les plus cons des parents ! » Aux dernières vacances de printemps, nous sommes allés à Paris. Et il faut bien l’avouer, avoir une enfant qui a des aspirations d’influenceuse comporte aussi des avantages. Avant de partir, elle avait cherché toutes sortes d’endroits dignes d’Instagram. La tour Eiffel, bien sûr, et Versailles. Une ado qui s’intéresse d’elle-même à un site culturel, c’est toujours ça de gagné. Nous voilà donc partis avec toute la famille à Versailles. Mais comme nous nous en doutions, cela a été pour elle une déception, car la réalité n’est jamais aussi belle que sur les photos Instagram des autres influenceurs. Il y a, par exemple, d’autres touristes. Dans la galerie des Glaces, il y avait cinq mille Japonais. En raison de quoi ma fille est sortie de la salle en tapant du pied, s’est perdue avant d’atterrir dans la grande cour intérieure, où nous ne l’avons retrouvée que trois quarts d’heure plus tard. En colère, contre nous. Parce que nous sommes vraiment les parents les plus nuls de la Terre.

LES CHOSES NE POUVAIENT PLUS CONTINUER AINSI

Mon mari et moi en devenons fous : nos vacances sont de plus en plus conditionnées par cette jeune despote. Ma fille aînée ne veut d’ailleurs plus partir en vacances avec elle et, honnêtement, nous non plus. Car ce ne sont pas seulement les lieux instagrammables qui la déçoivent, il y a aussi le lit de l’hôtel, le restaurant et presque tous les autres endroits où nous nous rendons. Si les choses ne sont pas exactement comme elle les a en tête, rien ne va plus. Et elle nous le fait savoir, à nous et au reste de l’hôtel. Pleurs, cris, injures, claquements de portes… Autres occasions où nous touchons le fond : lorsque nous lui répondons en hurlant nous aussi ou, pire, quand nous l’attrapons et la secouons. À ma grande honte, je dois reconnaître que ça m’est arrivé (et pour ma défense : mon mari aussi, lui qui est normalement l’homme le plus relax du monde).

C’est à ce moment-là que nous avons décidé que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi. Nous nous sommes prudemment informés auprès d’autres parents d’adolescents – et les histoires se sont mises à pleuvoir. La violence verbale et physique entre adolescents et parents n’est pas chose rare. Notre ado de 13 ans n’est pas la seule à rendre fous ses parents : il semble que dans les maisons où vivent des adolescents, on crie, on pleure et on se bouscule à tout va. Selon la pédopsychologue et experte de l’éducation Tischa Neve, les adolescents peuvent se conduire comme des bambins, mais les moyens que vous employiez pour calmer les jeunes enfants ne marchent plus. Cela a été pour moi une importante découverte. Envoyer une adolescente dans sa chambre ? Vous pouvez essayer, mais elle ne le fera tout simplement pas. Avant de pouvoir dire ouf, vous vous retrouvez en train de pousser un enfant presque aussi grand que vous vers l’escalier. J’ai mis un peu de temps à comprendre que les moyens dont je me servais autrefois pour sévir étaient devenus totalement inefficaces : il me semblait impossible de plier un ado à ma volonté.

COMMENCER SES PHRASES PAR « JE »

Mais c’est lorsque la situation est à son paroxysme que le salut est proche : c’est à ce moment-là que l’on m’a donné le livre La Résistance non violente, du psychologue Haim Omer, rattaché à l’université de Tel-Aviv. L’ouvrage s’adresse aux parents d’enfants au comportement violent ou destructeur. Son message est passé. Haim Omer décrit les schémas récurrents développés au sein de ces familles : soit vous vous pliez aux volontés de votre enfant (vous faites deux cents photos de la tour Eiffel) et vous remarquez que ce n’est jamais assez bien ; soit vous vous mettez dans une rage folle et les choses dégénèrent (vous vous retrouvez en train de hurler que c’est elle qui est nulle). Aucune de ces méthodes ne fonctionne.

« soit vous vous pliez aux volontés de votre enfant (vous faites deux cents photos de la tour Eiffel) et vous remarquez que ce n’est jamais assez bien ; soit vous vous mettez dans une rage folle et les choses dégénèrent (vous vous retrouvez en train de hurler que c’est elle qui est nulle). Aucune de ces méthodes ne fonctionne. »

La théorie de la communication non violente explique que vous ne pouvez pas imposer un certain comportement à quelqu’un d’autre. Et donc pas non plus à votre ado. Vous pouvez faire la morale, vous mettre en colère et essayer de convaincre, mais la seule chose que vous pouvez vraiment faire,
c’est changer vous-même de comportement, dans l’espoir que celui de votre enfant changera ainsi. Sans pour autant d’ailleurs que cela aille dans le sens que vous recherchiez. « Les étapes de la résistance sans violence sont axées sur l’évitement de tout étalage d’autorité », écrit Haim Omer. Voici comment ça marche : après avoir déclaré, en tant que parent, que vous ne serez pas violent verbalement, vous envoyez un message commençant par « je » (« je ne vais pas… »), au lieu d’un message axé sur votre enfant (« tu dois changer de comportement »). L’accent n’est pas mis sur le résultat (« tu dois te comporter différemment ») mais sur l’action elle-même (« c’est mon devoir de résister »). Ainsi, les parents n’ont plus besoin d’utiliser la force ou la domination.

En tant que parent, ce que je dois faire en premier lieu, selon Haim Omer, c’est poser mes limites et indiquer clairement et calmement pourquoi certaines choses appartiennent au passé. Et je dis donc à ma fille très clairement et calmement, après la débâcle de Versailles : « J’ai décidé de ne plus prendre de photos de toi, parce que je me suis rendu compte que cela ne nous rend heureuses ni toi ni moi. » Elle a roulé des yeux et n’a fait preuve d’aucune compréhension, mais je m’attendais à cette réaction.

Il ne me reste plus qu’à me montrer intransigeante, et Dieu sait que ce n’est pas facile. Car si le lendemain elle cherche sur Google un chouette petit café avec de jolis palmiers et des mocktails, j’ai tendance à penser : oh, c’est tellement sympa, je vais le faire quand même. Jusqu’à ce que nous arrivions là-bas vers 17 h, que la lumière ne soit plus bonne et que cela dégénère une fois de plus.

EXPLOSION

Un jour, après les vacances, je reçois un message d’elle me demandant si je peux lui envoyer les 363 photos que nous avons prises dans un grand magasin branché. Je suis au bureau et mon téléphone marche au ralenti : je ne peux envoyer que huit photos à la fois. Voici la conversation qui s’ensuit :

Moi : Je t’en ai envoyé dix, tu pourras regarder les autres demain.

Elle : Mais je veux les poster tout à l’heure. Tu ne peux pas toutes les envoyer ?

Moi : Je t’en envoie une dernière série, pas plus. Ça me prend trop de temps.

Elle : Mais je les veux toutes, mamaaan. Tu peux toutes les envoyer ????? Je voulais déjà les poster ce matin.

Moi : Impossible. Je dois attendre trois minutes pour chaque série de huit.

Elle : Mais combien t’en as encore à envoyer ?

Moi : Une centaine. Choisis-en une parmi les 24 envoyées ou attends demain. Maintenant, arrête d’essayer de me forcer la main. Salut.

Elle : Non, parce que tu m’as envoyé les plus moches. Et j’ai déjà attendu tout ce temps. Donc, non, je ne vais pas attendre encore toute une journée. Pourquoi ça prend tant de temps ?


C’est là qu’arrivent les émojis énervés… Mes cheveux se dressent sur ma tête, ma tension monte en flèche. Si j’avais été à la maison, j’aurais explosé. Maintenant, je parviens à considérer cela comme un bon exercice de résistance sans violence. Je prends mon vélo pour m’aérer et j’attends que les premiers signes de colère passent. Ensuite, je respire trois fois profondément et lui réponds : « Je trouve ces messages très désagréables. »

Au bout d’une demi-heure, je reçois sa réponse : « Pardon. »

Quelle victoire, ça marche !

EN PLEIN DANS LE MILLE

Mais pas à tous les coups malheureusement, notamment lorsque nous nous retrouvons face à face et que je ne peux pas aller faire un tour de vélo. Le médecin nous dirige alors vers la thérapie systémique. Selon cette forme de thérapie, le comportement n’est jamais une réaction isolée.
Vous vous trouvez ensemble dans un “système” : un adolescent peut être difficile, mais les parents ont aussi leur histoire, leurs valeurs et des schémas qui déterminent leur comportement. Et j’ai effectivement remarqué pendant mon petit acte de résistance non violente que mon propre comportement influait bel et bien sur celui de mon enfant. Nous avons participé à trois séances avec mon ado et le thérapeute a attiré mon attention sur quelques schémas. Il m’a décrite, notamment, comme une mère “facilitatrice” : une mère qui veut faire plaisir à ses enfants, leur éviter les problèmes et réfléchir avec eux. Il semblerait que c’est ce que font surtout les mères qui ont eu elles-mêmes une mère qui faisait de même. En plein dans le mille…

« Elle peut bien être une influenceuse agaçante, elle est aussi drôle, intelligente et câline. »

Ajoutez à cela que les adolescents ont tendance à être en quête de limites,
et voici le schéma dans lequel nous nous sommes retrouvées : l’enfant cherche les limites, la mère dit non, l’enfant est en colère et malheureux, la mère devient elle aussi malheureuse et repousse les limites, l’enfant part à la recherche des nouvelles limites, la mère s’irrite, l’enfant se met en colère, la mère se met en colère. Et tout le monde est encore plus malheureux. Je dois donc apprendre à mieux indiquer les limites et m’y tenir. Vous trouverez peut-être que j’enfonce des portes ouvertes, mais essayez de le faire.
Ce n’est pas simple lorsque, comme le présume la théorie, des générations de schémas sont à la base de votre situation familiale. Pourtant, c’est ma mission pour les temps à venir.

MA MERVEILLEUSE FILLE

Heureusement, le thérapeute a également un message encourageant à nous transmettre : l’intensité de nos disputes est signe que notre fille a un attachement “sécure”. Peut-être que plus une mère et une fille s’aiment, plus le processus de détachement est violent. C’est quelque chose de sain.

Ai-je déjà dit combien ma fille est merveilleuse ? Et que nous rions souvent ensemble de toutes sortes de choses ? Elle peut bien être une influenceuse agaçante, elle est aussi drôle, intelligente et câline. Elle passe souvent ses bras autour de moi et j’enfonce mon nez dans ses cheveux doux et brillants. Nous restons ainsi enlacées un moment et je sais qu’il ne nous reste plus qu’à survivre à son adolescence,
et qu’ensuite, tout ira bien.

J’ai de nouveau envie de passer des vacances avec elle. Nous avons convenu que je ne prendrais que dix photos de chaque lieu. Et je vais m’y tenir. //

Texte : Marylene de Ruiter // Photos : Milles Studio

Sources, entre autres : Haim Omer, La Résistance non violente : une nouvelle approche des enfants violents et autodestructeurs, De Boeck, 2015

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