| Publié le 4 décembre 2019

Fabrice Midal : « À force de nous dire que nous sommes trop narcissiques, nous l’avons intégré. »

Fabrice Midal : « À force de nous dire que nous sommes trop narcissiques, nous l’avons intégré. »

14 min de lecture Narcisse serait le mythe de notre siècle. Il est pourtant la source d’un grand malentendu. Fabrice Midal partage avec nous le fruit de l’enquête qu’il a menée sur l’interprétation de ce mythe fondamental dans la culture occidentale. Il nous éclaire sur un narcissisme indispensable qui nous invite à être ancrés en nous.

La définition du narcissisme n’a eu de cesse d’être confondue avec un acte de vanité égocentrique. En quoi cette faute de lecture, qui a atteint des sommets avec l’usage détourné et galvaudé de l’expression “pervers narcissique”, est-elle dramatique ?

Tout d’abord, il est étrange que l’adjectif “narcissique” soit devenu le synonyme d’“égocentrique” et renvoie à une perversion, alors que Narcisse désigne la première fleur du printemps, celle du renouveau.

Il est, depuis la haute Antiquité, le symbole de la jeunesse et de l’innocence. Tous les siècles, des penseurs ont réinterprété ce mythe qui a joué un rôle majeur dans l’Occident, mais toujours comme un mythe fécond et positif. Il suffit d’un peu de bon sens pour se rendre compte que l’expression “pervers narcissique” est incohérente. Elle est attribuée à des gens qui s’aimeraient trop alors qu’en réalité les personnes égoïstes ne s’aiment pas. Et, pour cette raison, elles manipulent les autres pour obtenir ce qui leur manque.

Autrement dit, les pervers ne sont pas narcissiques, mais manquent de narcissisme de manière pathologique. Si j’insiste sur l’importance de repenser le narcissisme, c’est parce que cela éclaire en profondeur notre société. Vivons-nous dans un monde où les gens s’aiment intensément, au point d’être devenus indifférents aux autres, ou vivons-nous une époque où les gens sont coupés d’eux-mêmes, exploités, au point de ne plus savoir qui ils sont, ce qu’ils veulent ?

Ce défaut de narcissisme serait responsable de nouveaux maux de notre époque ?

L’un des exemples majeurs de ces nouvelles souffrances est le burn-out. Il touche des hommes et des femmes qui veulent tellement bien faire, qui s’identifient tellement à ce qu’on leur demande qu’à un moment ils ne peuvent plus se lever, se respecter. Ils ne sont pas paresseux ; ils sont engagés et exigeants. Or, on leur dit : « Vous n’avez pas assez géré votre stress, pas assez bien fait ça. » En bref, c’est votre faute. Cela me choque profondément. On devrait leur dire : « On ne vous a pas assez respecté ou considéré. » Il y a donc un décalage radical. Des millions de gens pensent encore que le burn-out est une forme de dépression. C’est faux. Les gens qui souffrent d’un burn-out n’ont pas un problème psychologique particulier, mais on les maltraite tant qu’ils en arrivent à l’épuisement.

Un autre signe de cette autoexploitation est révélé par une enquête récente qui a montré que nous dormons 40 minutes de moins qu’il y a dix ans. Nous ne nous laissons pas dormir. Est-ce parce que nous sommes trop narcissiques ? Ou parce que nous sommes si peu narcissiques que nous n’arrivons même pas à écouter nos propres besoins ? Soyons narcissiques et le monde ira beaucoup mieux : nous serons en paix avec nous-mêmes et nous agirons par amour et non par sacrifice.

Il faudrait changer complètement de perspective.

On a fait un mauvais diagnostic. Le médicament qu’on nous administre (soignez votre stress, calmez-vous…) est en train de nous empoisonner et de nous rendre fous. Il n’y a donc pas d’autres solutions : il faut devenir narcissique. Dès l’enfance, on doit rentrer dans les normes. On a peur que les enfants ne réussissent pas.

Il faut donc absolument les calmer, qu’ils soient efficaces le plus vite possible. Formons-nous une société où les gens pensent par eux-mêmes de manière tellement libre qu’ils sont devenus indifférents aux autres ? Ou une société où nous ne savons plus penser par nous-mêmes, où nous sommes coupés de nous-mêmes, dans une course totalement destructrice ? La manière dont on associe Narcisse à la perversité témoigne d’une cruauté malsaine de notre société.

Pourquoi le narcissisme est-il condamné aujourd’hui dans une société qui nous désigne comme fautifs ?

On est toujours en faute. Il faut sans cesse être plus productif. Prenons l’exemple du discours phobique qu’on nous impose sur les selfies. Les gens puissants ont toujours fait leur portrait et c’était normal. Or, aujourd’hui, ce serait indécent. Hier, je suis allé voir un ami à l’hôpital et j’étais heureux de faire un selfie avec lui pour l’envoyer à sa famille. Certes, faire des selfies toute la journée est une pathologie comme une autre et certains d’entre nous sont prisonniers des réseaux sociaux. En fait, le problème n’est pas le selfie mais le rapport à l’image que l’on renvoie de soi-même.

Est-ce que ce sont des gens qui s’aiment tellement qu’ils envoient des photos d’eux-mêmes, ou ont-ils simplement envie d’être rassurés, tant leur inquiétude sur leur propre être est abyssale ?

Le suicide de certains adolescents victimes de cyberharcèlement montre combien cette société est violente. Un père
de famille m’a confié que, depuis des mois, il disait à sa fille qui faisait des selfies qu’elle était trop narcissique. En lisant mon livre, Sauvez votre peau ! Devenez narcissiques, il s’est rendu compte qu’en agissant ainsi il se coupait d’elle et l’enfonçait. Finalement, il lui a proposé d’aller chez un photographe pour faire de vrais portraits. Ils ont reconstruit un lien.

Au lieu de lui dire : « Espèce de pauvre idiote, tu es narcissique », il a compris qu’elle avait tout simplement besoin de cette valorisation car elle se sentait mal. Pourquoi ne respecterait-on pas le fait d’être en proie au doute face à soi-même et à son image ? À force de nous dire que nous sommes trop narcissiques, nous l’avons intégré.

C’est un phénomène assez récent, datant de quinze ou vingt ans à peine. Je tiens à le redire : Narcisse n’a jamais eu une image aussi négative qu’aujourd’hui. Dans la mythologie, l’art et la psychanalyse, Narcisse est une force positive, nécessaire. L’un des auteurs qui m’a le plus marqué sur le narcissisme est Lou Andreas-Salomé, l’amie de cœur de Nietzsche, la maîtresse de Rilke et une amie très proche de Freud. Dans son essai, elle définit le narcissisme comme la force en nous qui nous permet de dire non.

Elle pense que si les Allemands avaient été narcissiques, ils auraient su résister au nazisme. Elle rejoint ce que dit Camus, à savoir que pour pouvoir dire non, aller à l’encontre des idées courantes et se révolter, il faut avoir suffisamment confiance en ce qui nous habite. Nous accuser sans cesse de narcissisme est la meilleure manière de nous rendre malheureux et impuissants en nous empêchant d’agir pour le monde. Et surtout, sortons de l’idée sacrificielle !

Vous faites un parallèle entre l’incompréhension du mythe de Narcisse et celle de la méditation. En quoi sont-ils tous deux une invitation à repousser ce qui nous enferme en nous-mêmes ?

La condamnation de Narcisse repose sur l’idée que je n’ai pas le droit d’être ce que je suis. Je suis en faute d’être. Être narcissique, ce n’est pas seulement s’aimer. C’est entrer dans le mouvement de la vie en soi, accompagner la vie en soi, accepter l’énigme qui est en nous. Ce n’est pas un enfermement en nous-mêmes. Le danger inhérent au narcissisme est de se méprendre sur soi, de confondre l’image de soi avec ce que l’on est. Bien sûr, il faut parfois se transformer, mais certainement pas en se tapant dessus.

La méditation aujourd’hui, qui prône le “soyez zen”, “soyez calme”, est fondée sur l’idée qu’il faudrait ne pas se foutre la paix.
À l’issue d’un séminaire de méditation, je me suis rendu compte que, indépendamment de ce que j’avais dit ou fait, les gens en sortaient avec l’idée qu’ils n’avaient pas “réussi”. Ils me disaient qu’ils avaient trop de pensées en imaginant que méditer, c’était ne pas avoir de pensées. Alors que c’est avoir un autre rapport à soi, fondé sur la présence, la confiance et la bienveillance en opposition à la haine, à la défiance et à la condamnation.

Pris par ce sentiment de faute et de culpabilité, on aborde la méditation comme tout ce que l’on fait depuis l’enfance. Comment faire pour bien gérer son stress, bien contrôler les choses, avec un souci d’efficacité ? Plus on veut bien faire, moins on y arrive. Je me suis donc rendu compte que la seule réponse était : « Foutez-vous la paix ! Autorisez-vous à être ce que vous êtes. » Or, on voudrait nous faire croire que la méditation est un outil qui pourrait nous permettre d’éviter de vivre nos difficultés, d’échapper à la peur, à l’angoisse… C’est la meilleure manière de nous rendre fous !

La seule façon de dépasser nos peurs et nos difficultés est de les rencontrer avec tendresse, avec confiance et de les transformer. Non pas de les nier. Méditer, c’est faire la paix avec ses propres blessures, ses faiblesses, son humanité plutôt que de croire qu’on pourrait s’en débarrasser. Ce n’est ni un évitement expérientiel ni un évitement émotionnel qui, l’un comme l’autre, n’ont jamais permis à quiconque d’aller mieux.

Je propose une forme de méditation très différente de celle qui a cours en France mais proche de celle pratiquée aux États-Unis, avec un travail concret et adapté à nos difficultés. La méditation a été nommée mindfulness. Les Américains eux-mêmes regrettent ce terme et lui préfèrent heartfulness.

Croire que l’on doit être conscient cérébralement de tout ce que l’on fait est un vrai obstacle. Cela nous empêche de faire l’expérience de joie et de plénitude que Csíkszentmihályi appelle le flow, où l’on est un avec ce que l’on fait, où l’on s’oublie dans ce que l’on fait. La conscience passe alors à l’arrière-plan.

C’est tout simple. Les marins savent très bien que l’on ne peut pas contrôler le vent. Être un bon marin, c’est s’y soumettre. La méditation permet d’apprendre à aller dans le mouvement du vent et non de s’arc-bouter contre. On ne peut pas tout contrôler. C’est illusoire.

Selon vous, aucune éthique n’est possible sans narcissisme. Vous voyez dans cette “dénarcissisation” une immense mélancolie et une tout aussi grande désespérance.

Si j’apprends que mon fils est harcelé à l’école, comment agir face à cette situation ? Dois-je le laisser dans cette souffrance ? À qui en parler ? Comment ? Pour cela, il faut être en lien avec ce que l’on est, ce que l’on vit et ce que l’on sent. C’est pourquoi Narcisse est la condition indispensable à toute éthique. Il faut commencer par savoir ce que l’on éprouve, ce qui est juste, ce que l’on pense. La seule manière d’aider le monde est d’être en rapport avec ce que l’on ressent et de reprendre confiance en ce qui nous habite et nous touche. Vous ne pouvez pas aider si vous allez très mal. Je suis allé chercher mon filleul il y a quelques mois à la sortie de l’école. Son père m’avait prévenu qu’il était très angoissé. Je ne lui ai pas dit : « On va faire un exercice de méditation, tu vas te mettre en lotus, faire le vide dans ta tête… » J’ai essayé de le rassurer, de créer une atmosphère de sécurité.
Et comme il était en confiance, j’ai pu lui parler. Il m’a confié qu’il avait très peur car son institutrice était remplacée. Le lendemain, son père m’a dit qu’il était détendu et m’a demandé si je l’avais fait méditer. Non, en un sens. Mais oui, en un sens plus profond : c’est cela la méditation.

L’art d’apprendre à se rencontrer avec bienveillance, attention et ouverture. Il avait simplement eu un espace de confiance, de sécurité, dans lequel il avait pu reconnaître qu’il avait eu peur. Cela n’a pas fait complètement disparaître sa peur, mais l’a apaisé. Nos douleurs et nos difficultés ont besoin d’être reconnues pour être transformées. Il ne faut pas les fuir.  //

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