| Publié le 22 janvier 2019

Jeanne Siaud-Facchin : « La psychologie doit changer de posture »

Jeanne Siaud-Facchin : « La psychologie doit changer de posture »

11 min de lecture La psychologue clinicienne et psychothérapeute Jeanne Siaud-Facchin livre un plaidoyer vibrant pour une nouvelle psychologie dans son dernier ouvrage, S’il-te-plaît, aide-moi à vivre. Rencontre avec une professionnelle engagée et passionnée.

Vous appelez à une nouvelle psychologie : non à une nouvelle École, mais à une nouvelle posture. Pourquoi ? 

La psychologie a atteint une forme de limite, d’impasse selon moi. On s’est beaucoup appuyé sur des façons de faire et d’être dépassées aujourd’hui. Nous prenons pour acquises certaines habitudes de pratique comme des vérités, alors que rien n’est venu en valider l’efficacité. Par exemple, il est dit qu’on ne doit pas toucher ses patients. Mais qui a prouvé que cela pouvait venir perturber le cours du travail ? Par là, j’entends bien évidemment dans le cadre de la relation thérapeutique : comme mettre la main sur l’épaule, ce qui témoigne d’une qualité et d’une authenticité de relation. D’une relation affectueuse même ; moi, je n’ai pas du tout peur de ces mots-là. Cela ne pourrait-il pas, au contraire, favoriser l’évolution du patient ? Pourquoi le fait de s’astreindre à être un peu distant, froid et à baisser les yeux serait-il une marque de professionnalisme ?
Je ne suis pas pour la neutralité bienveillante mais pour l’affectuosité bienveillante. Je trouve que c’est important et que c’est aussi ça qui aide le patient : il a le sentiment d’être accompagné, qu’il peut se poser dans cette relation et qu’il est compris, vraiment entendu, de cœur à cœur.
La psychologie doit tenir compte de toutes les nouvelles connaissances que l’on a acquises, notamment grâce aux neurosciences affectives et cognitives, et changer de posture : pour devenir une psychologie vivante, proactive, chaleureuse où l’on est dans la coconstruction et vraiment présent avec son patient. À chaque rencontre, je suis touchée de cette espèce de demande muette, qui m’a inspiré le titre de mon livre : « S’il te plaît, aide-moi, aide-moi à vivre ». Comment la psychologie pourrait-elle se dérober à cette demande ? Face à cela, mon travail, c’est de prendre mon patient dans mes bras. Pas physiquement bien sûr, mais de lui donner cette sensation que je suis là, que je vais m’engager pour lui et que je ne le lâcherai pas. Et que tant que ça n’ira pas mieux, on continuera. Nous faisons un métier dont tout le monde a besoin. Nous avons accepté la mission d’aider les autres, alors donnons-nous la main, et tâchons de la remplir le mieux possible. Le monde, les codes, la société, les attentes et les besoins ont changé ; nous aussi, nous devons changer !

Comment concilier la « bonne » distance à garder avec l’affectuosité bienveillante ?

Nous sommes abreuvés de cette terminologie de la distance – distance qui, d’ailleurs, a beaucoup été théorisée, mais juste théorisée. Qu’entend-on par là ? La distance existe dans toutes les relations. Allez-vous devenir dépendante de moi parce que l’on discute ? La psychologie, c’est amener son patient à faire un pas de côté : moi, j’aime mes patients de façon qu’ils puissent se détacher et vivre leur vie. Non pour qu’ils restent accrochés à moi. Je n’ai jamais rencontré de difficultés liées à une forme de dépendance affective d’un patient par rapport à ce lien. Le psy est finalement une personne-ressource qu’il a croisée sur son chemin, et qui peut rester une forme de référent. C’est quelqu’un qui, un jour, vous a donné la main, comme un prof qui, au lieu de vous considérer comme le dernier des cancres, vous a fait confiance. Je ne crois pas que l’affection crée de la dépendance, mais que, au contraire, elle crée de la sécurité. Quelqu’un qui vient me consulter dans une période de grande détresse psychique va, bien sûr, se raccrocher à notre relation pendant l’accompagnement. C’est la réalité, c’est obligé et c’est humain. Mais le job du psy, c’est de créer une sécurité interne suffisamment solide et stable pour que la personne se sente autonome psychiquement et qu’elle (re)trouve à l’intérieur d’elle les moyens de développer sa vie.

Vous écrivez : « La neutralité » ? Jamais ! » Comment cela se traduit-il dans votre pratique ?

Tout d’abord par une qualité de présence, d’authenticité, une forme de bienveillance incarnée. Quand je suis avec un patient, je suis vraiment avec lui. La méditation de pleine conscience m’aide beaucoup à cela. Et la présence est le plus beau des cadeaux qu’on puisse faire à quelqu’un selon moi. Cela devrait être un des premiers éléments dans la formation des psys. Et plein d’autres petites choses : je ne comprends pas qu’on puisse vouvoyer un enfant de 6 ans, qu’on le regarde
d’en haut et qu’on ne se mette pas à son niveau, ou qu’on ne puisse pas partager des choses qui ont l’air hors cadre avec un patient mais qui lui permettent de ressentir que l’on n’est pas des gens tout-puissants. Si le psy n’est pas tout-puissant, je crois qu’il doit toujours être engagé à faire le mieux possible, non-stop. L’engagement c’est : « Comment je peux faire pour l’aider ? Il faut que je trouve une solution. » Évoquer des choses de la vie courante, cela crée aussi une qualité de lien qui fait que l’on est à la fois une personne-ressource très importante et une personne dans toute notre humanité. Patient et psy, nous formons une équipe. Il n’y a pas un plus fort et un moins fort. Même si, effectivement, dans cette relation thérapeutique, le psy est un leader – mais le leader n’est pas un manager, c’est un éclaireur.

L’un des fondements de la nouvelle psychologie que vous appelez de vos voeux, c’est qu’elle soit intégrative. C’est-à-dire ?

C’est d’abord une psychologie qui est suffisamment experte. L’une de mes signatures, c’est la curiosité. Je me suis beaucoup formée : je veux comprendre pour aider. Plus je peux comprendre et apprendre, mieux je suis armée pour accompagner. Pour avoir une forme de liberté dans sa façon d’exercer, il faut une vraie expertise. Selon moi, la psychologie ne peut pas se satisfaire d’un seul outil en considérant que c’est avec cette approche-là que l’on va tout comprendre, tout résoudre. En adoptant une telle attitude, on court le risque de ne considérer le patient que par un petit bout de la lorgnette et de vouloir le faire rentrer absolument dans sa case de compréhension à soi et calquer sa grille de lecture sur lui. Et même si son problème n’a rien à voir, tenter à tout prix de le comprendre à travers ce prisme-là. Ça peut être très dangereux. Donc il est très important qu’aujourd’hui les psys soient formés à plusieurs approches, compréhensions, conceptualisations, pour faire non pas un patchwork hétéroclite mais, au contraire, un tableau ajusté à la personne.
La première chose, c’est donc d’avoir des outils. La psychologie intégrative, c’est aussi intégrer le patient dans l’ensemble de ce qu’il est. Non seulement dans son histoire passée, son enfance, mais dans son histoire actuelle. C’est-à-dire de ne pas considérer qu’il y aurait la réalité psychique d’un côté et la réalité de vie de l’autre. Le travail n’est pas le même avec une femme de 50 ans qui vient de se faire plaquer par son mari qu’avec une femme de 50 ans épanouie qui vient d’avoir son premier petit-enfant et qui trouve que, quand même, elle est un peu jeune pour être grand-mère, ou qu’une autre qui a une maladie, ou qui vit dans un milieu extrêmement précaire. Les contextes et les enjeux de vie ne sont pas les mêmes. La psychologie intégrative prend en compte le milieu professionnel, personnel, affectif dans lequel évolue un patient adulte ou enfant : cela veut dire ne pas hésiter à appeler un directeur d’école, un prof, le médecin généraliste, un autre psy… Cela sous-entend une vraie confraternité professionnelle. Parce que le point de vue dans le seul cabinet est très restreint. La psychologie intégrative aussi, c’est de ne pas dénigrer. Aujourd’hui, il y a un tel nombre de thérapies… Comment s’y retrouvent les gens ? C’est en cela que je pense que la psychologie doit redevenir intégrative, holistique. Des psys qui intègrent tout ça, qui ne dénigrent rien, qui acceptent de ne pas toujours connaître. Il y a des formes de thérapies pour lesquelles, spontanément, je me dis que c’est vraiment du gadget. Mais si un patient me dit : « Je suis allé voir un calinothérapeute et ça m’a fait beaucoup de bien », je ne vais pas ricaner ! Je vais creuser avec lui : « Qu’est-ce qui vous a fait du bien ? Qu’est-ce que cela vous a apporté ? Racontez-moi. Grâce à vous, je vais me renseigner. » C’est finalement prendre en considération l’ingrédient qui a aidé son patient et à partir de là, retricoter quelque chose avec lui. Et ainsi, rendre le patient acteur. Il n’est pas la pauvre petite chose sur lequel on plaque une technique.

 

La suite de l’interview est à retrouver dans notre dernier numéro daté Janvier-Février. 

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