| Publié le 21 avril 2019

Matthieu Melchiori : « Écouter son ado dans ses silences »

Matthieu Melchiori : « Écouter son ado dans ses silences »

13 min de lecture La période de l’adolescence est source de bouleversements pour nos enfants - ainsi que pour notre équilibre familial et notre autorité parentale. Ancien éducateur, Matthieu Melchiori a créé le métier de conseiller éducatif pour accompagner parents et enfants dans cette période parfois tulmutueuse. Il nous livre ses conseils de pro.

En quoi consiste le métier de conseiller éducatif que vous avez créé ?

L’idée m’est venue dans les années 2000. J’étais alors responsable d’un Point écoute parents et d’un Point écoute jeunes et j’y ai rencontré un autre type de familles que celles que j’accompagnais dans les structures de placement. Je me suis aperçu qu’il y avait des parents ordinaires qui rencontraient de véritables difficultés avec leurs enfants et qui ne savaient pas vers qui se tourner. Ils allaient éventuellement voir un psy et puis finalement le jeune n’adhérait pas au suivi ou n’était pas prêt. Les parents disaient avoir des explications mais manquer de clés. Le conseiller éducatif, c’est le maillon manquant : c’est-à-dire le lien entre le médical, le psycho et l’éducatif. Il intervient à la demande des parents, pour prendre en compte une situation familiale et éducative difficile, et pour permettre de redistribuer les rôles au sein même de la famille. C’est un tiers médiateur qui peut se consacrer aux parents au titre de la guidance parentale et à l’enfant au titre de l’accompagnement éducatif.

Comment s’articule la relation entre le conseiller éducatif et les parents ?

Les situations se sont complexifiées, nous sommes aujourd’hui à l’ère de l’enfant-roi et de l’enfant-tyran, ce qui pose beaucoup de difficultés qui n’existaient pas avant. Des parents se sont aussi aperçus que le seul accompagnement de l’enfant par un psychologue pouvait ne pas être suffisant et qu’il fallait éventuellement un relais complémentaire, mais qui soit un relais éducatif. Pour eux, je suis en quelque sorte leur boîte à outils. Il n’est bien évidemment pas question de décharge parentale. Chaque fois que les parents nous sollicitent, ils font partie intégrante du travail qui va être mené. C’est un travail d’équipe dont je suis partie prenante, au sein même de la famille avec les parents, et avec le ou les jeunes, car il y a la fratrie aussi à prendre en compte. Il s’agit d’un travail collectif, de très grande proximité et de collaboration, détaché de tout mandat. Mes seuls “donneurs d’ordre” sont les parents. Ce sont mes plus fidèles partenaires.

Quelles sont les clés d’une relation (à peu près) épanouie avec son enfant quand vient l’adolescence ?

De la communication et surtout de l’écoute ; c’est fondamental. Et éviter la plupart des interprétations : ce n’est pas parce qu’un ado va rentrer en tirant une tête de dix pieds de long que toute sa vie s’est écroulée, qu’il s’est alcoolisé, ou que sa copine l’a quitté. Ça peut aussi tout simplement être une journée qui s’est moins bien passée que les autres. Il y a beaucoup à faire sur la revalorisation de l’image que les uns ont des autres. Parce que les ados ne s’expriment pas souvent spontanément, les parents vont assez rapidement baisser les bras sur les espaces de communication : ils vont se cantonner à leurs propres interprétations, ce qui a pour effet de complexifier et de dramatiser les situations. Et les ados de me confier : « De toute façon, ils pensent tout connaître, ils ont toujours réponse à toutes les questions. Moi, je n’ai même pas la réponse, alors que c’est moi qui le vis, et eux estiment déjà tout savoir. » C’est vraiment une limite que les ados mettent, ils ne veulent pas que l’on connaisse tout d’eux. Quand j’entends les parents lancer : « De toute façon, tu ne peux rien nous cacher, on te connaît par cœur », c’est terrible comme expression. Je pense que cela le serait pour n’importe lequel d’entre nous. Il faut savoir écouter un ado dans ses silences, ne pas le contraindre à la communication à tout prix. Respecter les silences, c’est aussi éviter que la situation s’envenime. Mais nous, adultes, sommes très mal à l’aise avec cela et avons besoin de venir remplir ces temps que nous considérons comme étant vides, alors qu’ils ne le sont pas.

L’une de vos missions est de revaloriser les parents dans leur rôle et de leur faire comprendre qu’ils ont les solutions en eux. Mais comment expliquez-vous qu’ils puissent en douter ?

Cela tient notamment au fait que les parents sont complètement perdus dans les références : l’ère des réseaux sociaux a modifié énormément de paramètres dans la manière dont ils pouvaient observer leur ado et apprendre à le connaître. Il y a aujourd’hui beaucoup de choses qui passent à travers les mailles du filet et ils sont dépassés par la vitesse à laquelle cela va – et ce n’est pas évident de le reconnaître. Sans compter que l’adolescence entraîne une modification des perceptions des uns et des autres et qu’elle renvoie les parents au rang de parents amateurs. Être parents d’un ado, c’est une nouvelle mission. Il y a une véritable peur de perdre la crédibilité et de ne plus réussir à avoir accès à son ado : l’écueil peut être de tomber dans la surautorité pour ne pas perdre la barre. C’est là où il est fondamental pour moi d’aider les parents à travers de petites choses du quotidien. Je prends mon microscope et je les aide à grossir des situations en leur montrant qu’ici la manière dont ils ont réagi a fonctionné : certes, l’ado a grogné, mais il a entendu le message. Beaucoup de parents, dès les deux-trois premiers rendez-vous, vont réussir à se remettre en question et à se rendre compte qu’ils limitent aussi leur ado à telle image et l’enferme dans une responsabilité de tout ce qui dysfonctionne chez eux. Il faut aussi les aider à ne pas dramatiser les choses de but en blanc : ces étapes, les conflits, les systèmes de provocation, les négociations, les ruptures ponctuelles de communication font partie de la vie d’un ado et de ses parents.

Quels conseils donneriez-vous aux parents pour engager la discussion sur un sujet sensible ?

Lorsqu’ils ont quelque chose à dire à leur ado, les parents peuvent déjà en parler ensemble en amont. S’ils ne s’estiment pas encore prêts à aborder le sujet, surtout, qu’ils ne le fassent pas. Parce que l’ado en face va s’en apercevoir tout de suite et ne laissera pas de deuxième chance. Les jeunes sont très vigilants à l’expression du corps et quelquefois, même si les parents sont dotés d’un calme très apparent, s’il y a des tensions internes qui les envahissent, l’ado va immédiatement le ressentir. Les postures, le regard, l’intention qui est donnée dans la manière de s’exprimer peuvent déjà créer les prérequis d’une situation conflictuelle. On peut donc s’autoriser à différer, mais surtout ne pas oublier de reprendre. Et c’est toujours “un moment, une situation, un contexte”. Si on l’attrape entre les deux appels qu’il doit passer à sa petite copine, bien sûr qu’on a une chance de se faire étrangler. Il peut être judicieux de voir avec lui quel moment serait le plus favorable pour chacun pour échanger, sans que cela soit une prise de rendez-vous. Et surtout, ce doit être un sujet à la fois. Que les parents arrêtent d’arriver avec un tout petit sac et un sujet dedans et, voyant que la sauce prend, sortent derrière le 38 tonnes avec tous les sujets cumulés sur les dix années passées. Là, c’est généralement dramatique. L’ado ne le supportera pas et tournera court en répliquant que si c’est pour systématiquement entendre des reproches, il est bien mieux dans sa chambre.

Vous dites qu’éduquer, c’est aussi se placer dans une situation « d’horizontalité sans céder aux jeux de pouvoir ». Comment faire ?

La position d’horizontalité va permettre ce qu’on appelle l’écoute active. Bien sûr que les parents doivent continuer à faire preuve d’autorité. Mais ça ne signifie pas adopter une position supérieure. C’est assurer à leur enfant que leur mission est de le protéger et qu’à partir du moment où ils adressent un refus, c’est qu’ils considèrent qu’il peut y avoir risque ou que l’ado n’a pas encore les compétences que nécessite sa demande. Alors ils vont lui expliquer les choses, éventuellement ouvrir une négociation où l’ado pourra être entendu sur une petite partie de sa demande, mais ensuite ils vont poser un oui ou un non qui deviendra une réponse ferme – de la place de parents, pas de celle d’adultes dominants. Dans les demandes faites par l’ado, il y a un grand enjeu de communication. S’il n’y a pas de relation et qu’on cherche à imposer l’autorité, on a de fortes chances de devenir autoritaristes. Dire « je suis ton père, tu n’as qu’une chose à faire, c’est m’écouter » : aujourd’hui, ça ne fonctionne plus. En revanche, rappeler qu’on est son père, qu’on est là pour le protéger, et que, même si l’on doit arriver à un conflit, on prendra cette décision pour le protéger, là oui. Sans oublier que derrière le père, il y a un homme – rempli de doutes, d’inquiétudes et surtout de beaucoup d’amour. Ça, il ne faut pas oublier de le traduire. Si chaque fois que l’ado échange, il n’a devant lui que ses parents, ce n’est pas suffisant : il a besoin à travers la compréhension, la connaissance qu’il a d’eux, d’aller frôler, d’aller rencontrer l’adulte authentique.

Vous dites qu’il faut continuer « s’intéresser » à son ado. Mais comment faire dans une situation où toute question est perçue comme une attaque ou une intrusion ?

Il faut voir les thèmes récurrents que les parents abordent : « Je rentre du travail, je te vois devant ton ordi, tu n’as certainement pas travaillé » ; « J’en étais sûr, tu as encore 15 minutes de retard, tu n’as même pas répondu à mes SMS »… Ces petites phrases, tous les parents d’ado les ont dites. Pourtant, c’est de la maladresse. À partir du moment où ils se sentent un peu déstabilisés par certaines conduites surprenantes de leur enfant, les parents arrivent assez rapidement dans les accusations, et les accusations répétitives. Certes, les ados harcèlent, mais les parents à leur manière peuvent aussi devenir des harceleurs. Bien évidemment, il faut repérer quand il y a des choses qui ne fonctionnent pas. Mais en ayant ce type de formulations, on oublie de lui dire : « Dis donc, j’aime bien ta coupe de cheveux, ça te va bien. Tu es vraiment beau ce matin. » ; « J’aime bien quand tu souris comme ça, je te sens détendu, c’est un vrai plaisir. » ; « J’aime ces moments-là avec toi. » C’est aussi ça, ces petites choses qu’il ne faut surtout pas oublier de lui transmettre. Et elles sont issues du quotidien. Nous devons continuer à les repérer et à exprimer ce que cela provoque chez nous. C’est important de le dire. Je ne vous garantis pas forcément qu’il va vous sauter au cou et vous faire des bisous. Il va peut-être vous répliquer qu’il s’en fout. Mais peu importe, vous aurez pu lui en faire part et ça n’aura pas été une accusation supplémentaire ! //

Propos recueillis par Laure Lavielle // Photo : Patrick Gaillardin © Flammarion

Flammarion Matthieu Melchiori
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